Corps

Comment s’essuyer les fesses

RABELAIS était, comme chacun sait, un humaniste, un homme de la Renaissance, ayant gardé un pied dans le Moyen-Âge et sa paillardise. Médecin, théologien et auteur, il a vécu entre 1494 et 1553, donnant au monde plusieurs grandes œuvres : Pantagruel, Gargantua, Le Tiers Livre, Le Quart Livre, enfin Isle Sonnante et Cinsquiesme Livre.

Pratiquant le mélange des genres, un mélange qu’on n’a d’ailleurs plus compris par la suite, il présente un rapport au corps moins hygiéniste, moins complexé et, pour tout dire, moins honteux que celui que nous avons aujourd’hui. Ainsi RABELAIS recense-t-il et ce, bien avant l’approche environnementale de cet art perdu1Cf. le livre Comment chier dans les bois., mille et une méthodes pour s’essuyer les fesses…

Le torchecul de Gargantua

Comment Grandgousier connut l’esprit merveilleux de Gargantua à l’invention d’un torche-cul

« Sur la fin de la quinte année Grandgousier retournant de la défaite des Canarriens visita son fils Gargantua. La fut réjoui, comme un tel père pouvait être voyant un sien tel enfant. Et le baisant et accolant l’interrogeait de petits propos puériles en diverses sortes. Et but d’autant avec lui et ses gouvernantes : èsquelles par grand soin demandait entre autres cas, si elles l’avaient tenu blanc et net ? À ce Gargantua fit réponse, qu’il y avait donné tel ordre, qu’en tout le pays n’était garçon plus net que lui. Comment cela ? dit Grandgousier.

J’ai (répondit Gargantua) par longue et curieuse expérience inventé un moyen de me torcher le cul, le plus seigneurial, le plus excellent, le plus expédient que jamais fut vu. Quel ? dit Grandgousier. Comme vous le raconterai (dit Gargantua) présentement. Je me torchai une fois d’un cachelet de velours d’une demoiselle : et le trouvai bon : car la mollice de sa soie me causait au fondement une volupté bien grande. Une autre fois d’un chaperon d’icelles et fut de même.

Une autre fois d’un cache-col, une autre fois des oreillettes de satin cramoisi : mais la dorure d’un tas de sphères de merde qui y étaient m’écorchèrent tout le derrière, que le feu saint Antoine arde le boyau culier de l’orfèvre qui les fit : et de la demoiselle, que les portait.

Ce mal passa me torchant d’un bonnet de page bien emplumé à la suisse.

Puis fientant derrière un buisson, trouvai un chat de Mars, d’icelui me torchai, mais ses griffes m’exulcérèrent tout le périnée.

De ce me guéris au lendemain me torchant des gants de ma mère bien parfumés de maujoin.

Puis me torchai de sauge, de fenouil, d’aneth, de marjolaine, de roses, de feuilles de courles, de choux, de bettes, de pampre, de guimauve, de verbasce (qui est écarlate de cul) de laitues, et de feuilles de épinards. Le tout me fit grand bien à ma jambe de mercuriale, de persiguire, d’orties, de consoude : mais j’en eu la caquesangue de lombard. Dont fus guéri me torchant de ma braguette. Puis me torchai aux linceuls, à la couverture, aux rideaux, d’un coussin, d’un tapis, d’un vert, d’une nappe, d’une serviette, d’un mouche-nez, d’un peignoir. En tout je trouvai de plaisir plus que n’ont les rogneux quand on les étrille.

Voire mais (dit Grandgousier) lequel torche-cul trouvas-tu meilleur ? J’y étais (dit Gargantua) et bientôt en saurez le tu autem. Je me torchai de foin de paille, de bauduffe, de bourre, de laine, de papier : Mais Toujours laisse aux couillons émorche Qui son ord cul de papier torche.

Quoi ? dit Grandgousier, mon petit couillon, as tu pris au pot ? vu que tu rimes déjà ? oui dea (répondit Gargantua) mon roi je rime tant et plus : et en rimant souvent m’enrime. Écoutez que dit notre retrait au fienteurs,

Chiard
Foirard
Pétard
Brenoux
Ton lard
Chappard
S’épard
sur nous.
Ordoux
Merdoux
Égoux
Le feu de saint Antoine t’ard :
Si tous
Tes trous
Éclous
Tu ne torches avant ton départ. En voulez vous davantage ? Oui dea, répondit Grandgousier. Adonc dit Gargantua.

Rondeau

En chiant l’autre hier senti
La gabelle qu’à mon cul dois,
L’odeur fut autre que cuidais :
J’en fus du tout empuanti.

Ô si quelqu’un eût consenti
M’amener une qu’attendais.
En chiant.
Car je lui eusse assimenti
Son trou d’urine, à mon lourdois,
Cependant eût avec ses doigts
Mon trou de merde garanti.
En chiant. Or dites maintenant que je n’y sais rien, Par la mer Dé je ne les ai fait mie, Mais les oyant réciter à dame grand que voyez ci les ai retenus en la gibecière de ma mémoire.

Retournons (dit Grandgousier) à notre propos. Quel ? (dit Gargantua) chier ? Non, dit Grandgousier. Mais torcher le cul. Mais ? (dit Gargantua) voulez-vous payer un bussard de vin breton, si je vous fais quinaud en ce propos ?

Oui vraiment, dit Grandgousier. Il n’est, dit Gargantua, point besoin torcher cul, sinon qu’il y ait ordure. Ordure n’y peut être, si on n’a chié : chier donc nous faut devant que le cul torcher. Ô (dit Grandgousier) que tu as bon sens petit garçonnet. Ces premiers jours je te ferai passer docteur en gaie science par Dieu, car tu as de raison plus que d’âge.

Or poursuis ce propos torcheculatif je t’en prie : Et par ma barbe pour un bussard tu auras soixante pipes, J’entends de ce bon vin breton, lequel point ne croit en Bretagne, Mais en ce bon pays de Verron.

Je me torchai après (dit Gargantua) d’un couvre-chef, d’un oreiller, d’une pantoufle, d’une gibecière, d’un panier. Mais ô le mal plaisant torche-cul. Puis d’un chapeau. Et notez que des chapeaux les uns sont ras, les autres à poil, les autres veloutés, les autres taffetassés, les autres satinisés.

Le meilleur de tous est celui de poil. Car il fait très bonne abstersion de la matière fécale. Puis me torchai d’une poule, d’un coq, d’un poulet, de la peau d’un veau, d’un lièvre, d’un pigeon, d’un cormoran, d’un sac d’avocat, d’une barbute, d’une coiffe, d’un leurre.

Mais concluant je dis et maintiens, qu’il n’y a tel torche-cul que d’un oison bien dumeté, pourvu qu’on lui tienne la tête entre les jambes. Et m’en croyez sur mon honneur. Car vous sentez au trou du cul une volupté mirifique, tant par la douceur d’icelui dumet, que par la chaleur tempérée de l’oison, laquelle facilement est communiquée au boyau culier et autres intestins, jusqu’à venir à la région du coeur et du cerveau. Et ne pensez que la béatitude des héros et semi-dieux qui sont par les Champs Elysées soit en leur asphodèle ou ambroisie, ou nectar, comme disent ces vieilles ici. Elle est (selon mon opinion) en ce qu’ils se torchent le cul d’un oison. Et telle est l’opinion de maître Jean d’ Écosse. »

Sources

Illustrations