Esprit

La méthode, son usage et son art

Le texte qui suit est un extrait de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert. Il a donc été véritablement présenté au monde, au petit monde de Paris, en 1765. L’encyclopédie traite du concept de méthode en six articles distincts. Cinq d’entre eux1J’ai volontairement écarté le dernier article, très court, traitant de la méthode médicale. sont présentés à la suite. Je les ai parfois écourtés, en ai fait apparaître la structure d’ensemble, ai souligné quelques passages. Ce, afin de faciliter la lecture du contemporain qui aura la curiosité de s’y plonger.

MÉTHODE

(Substantif féminin)

I. Logique & philosophie

La méthode est l’ordre qu’on suit pour trouver la vérité, ou pour l’enseigner. La méthode de trouver la vérité s’appelle analyse ; celle de l’enseigner, synthèse. […]

La méthode est essentielle à toutes les sciences, mais surtout à la philosophie. Elle demande :

1°. Que les termes soient exactement définis, car c’est du sens des termes que dépend celui des propositions, et c’est de celui des propositions que dépend la démonstration. Il est évident qu’on ne saurait démontrer une thèse avant que son sens ait été déterminé. Le but de la philosophie est la certitude ; or il est impossible d’y arriver tant qu’on raisonne sur des termes vagues.

2°. Que tous les principes soient suffisamment prouvés : toute science repose sur certains principes. La philosophie est une science, donc elle a des principes. C’est de la certitude et de l’évidence de ces principes que dépend la réalité de la philosophie. Y introduire des principes douteux, les faire entrer dans le fil des démonstrations, c’est renoncer à la certitude. Toutes les conséquences ressemblent nécessairement aux principes dont elles découlent. De l’incertain ne peut naître que l’incertain, et l’erreur est toujours mère féconde d’autres erreurs. Rien donc de plus essentiel à la saine méthode que la démonstration des principes.

3°. Que toutes les propositions découlent, par voie de conséquence légitime, de principes démontrés : il ne saurait entrer dans la démonstration aucune proposition, qui, si elle n’est pas dans le cas des axiomes, ne doive être démontrée par les propositions précédentes, et en être un résultat nécessaire. C’est la logique qui enseigne à s’assurer de la validité des conséquences.

4°. Que les termes qui suivent s’expliquent par les précédents : il y a deux cas possibles ; ou bien l’on avance des termes sans les expliquer, ou l’on ne les explique que dans la suite. Le premier cas pèche contre la première règle de la méthode ; le second est condamné par celle-ci. Se servir d’un terme et renvoyer son explication plus bas, c’est jeter volontairement le lecteur dans l’embarras, et le retenir dans l’incertitude jusqu’à ce qu’il ait trouvé l’explication désirée.

5°. Que les propositions qui suivent se démontrent par les précédentes : on peut raisonner ici de cette façon. On vous avance des propositions dont la preuve ne se trouve nulle part, et alors votre démonstration est un édifice en l’air ; on vous renvoie la preuve de ces propositions à d’autres endroits postérieurs, et alors vous construisez un édifice irrégulier et incommode. Le véritable ordre des propositions est donc de les enchaîner, de les faire naître l’une de l’autre ; de manière que celles qui précèdent servent à l’intelligence de celles qui suivent : c’est le même ordre que suit notre âme dans le progrès de ses connaissances.

6°. Que la condition sous laquelle l’attribut convient au sujet soit exactement déterminée : le but et l’occupation perpétuelle de la philosophie, c’est de rendre raison de l’existence des possibles, d’expliquer pourquoi telle proposition doit être affirmée, telle autre doit être niée. Or cette raison étant contenue ou dans la définition même du sujet, ou dans quelque condition qui lui est ajoutée, c’est au philosophe à montrer comment l’attribut convient au sujet, ou en vertu de sa définition, ou à cause de quelqu’autre condition ; et dans ce dernier cas, la condition doit être exactement déterminée. Sans cette précaution vous demeurez en suspens, vous ne savez si l’attribut convient au sujet en tout temps et sans condition, ou si l’existence de l’attribut suppose quelque condition, et quelle elle est.

7°. Que les probabilités ne soient données que pour telles, et par conséquent que les hypothèses ne prennent point la place des thèses. Si la philosophie était réduite aux seules propositions d’une certitude incontestable, elle serait renfermée dans des limites trop étroites. Ainsi il est bon qu’elle embrasse diverses suppositions apparentes qui approchent plus ou moins de la vérité, et qui tiennent sa place en attendant qu’on la trouve : c’est ce qu’on appelle des hypothèses. Mais en les admettant il est essentiel de ne les donner que pour ce qu’elles valent, et de n’en déduire jamais de conséquence pour la produire ensuite comme une proposition certaine. Le danger des hypothèses ne vient que de ce qu’on les érige en thèses ; mais tant qu’elles ne passent pas pour ainsi dire, les bornes de leur état, elles sont extrêmement utiles dans la philosophie. […]

Toutes ces différentes règles peuvent être regardées comme comprises dans la maxime générale, qu’il faut constamment faire précéder ce qui sert à l’intelligence et à la démonstration de ce qui suit. La méthode dont nous venons de prescrire les règles est la même que celle des mathématiciens. On a semblé croire pendant longtemps que leur méthode leur appartenait tellement, qu’on ne pouvait la transporter à aucune autre science. M. WOLF2Probablement Christian WOLFF, philosophe du Saint-Empire romain germanique, né en 1679 (Pologne) et mort en 1754 (Allemagne). a dissipé ce préjugé, et a fait voir […] que la méthode mathématique était celle de toutes les sciences, celle qui est naturelle à l’esprit humain, celle qui fait découvrir les vérités de tout genre. […] en transportant la méthode mathématique à la philosophie, on trouvera que la vérité et la certitude se manifestent également à quiconque sait ramener tout à la forme régulière des démonstrations.

II. Mathématique

MÉTHODE, on appelle ainsi en mathématique, la route que l’on suit pour résoudre un problème ; mais cette expression s’applique plus particulièrement à la route trouvée et expliquée par un géomètre pour résoudre plusieurs questions du même genre, et qui sont renfermées comme dans une même classe ; plus cette classe est étendue, plus la méthode a de mérite. Les méthodes générales pour résoudre à la fois par un même moyen un grand nombre de questions, sont infiniment préférables aux méthodes bornées et particulières pour résoudre des questions isolées. Cependant il est facile quelquefois de généraliser une méthode particulière, et alors le principal, ou même le seul mérite de l’invention, est dans cette dernière méthode. […]

III. Grammaire

MÉTHODE, ce mot vient du grec μέθοδος, composé de μετὰ, trans ou per, et du nom ὁδός, via. Une méthode est donc la manière d’arriver à un but par la voie la plus convenable : appliquez ce mot à l’étude des langues ; c’est l’art d’y introduire les commençans [les débutants] par les moyens les plus lumineux et les plus expéditifs. De là vient le nom de méthode, donné à plusieurs des livres élémentaires destinés à l’étude des langues. […]

IV. Biologie

MÉTHODE, division méthodique des différentes productions de la nature, animaux, végétaux, minéraux, en classes, genres, espèces […]. Dès que l’on veut distinguer les productions de la nature avant de les connaître, il faut nécessairement avoir une méthode. Au défaut de la connaissance des choses, qui ne s’acquiert qu’en les voyant souvent, et en les observant avec exactitude, on tâche de s’instruire par anticipation sans avoir vu ni observé : on supplée à l’inspection des objets réels par l’énoncé de quelques-unes de leurs qualités.
Les différences et les ressemblances qui se trouvent entre divers objets étant combinées, constituent des caractères distinctifs qui doivent les faire connaître, on en compose une méthode, une sorte de gamme pour donner une idée des propriétés essentielles à chaque objet, et présenter les rapports et les contrastes qui sont entre les différentes productions de la nature, en les réunissant plusieurs ensemble dans une même classe en raison de leurs ressemblances, ou en les distribuant en plusieurs classes en raison de leurs différences. […]

On voit […] de quelle utilité les distributions méthodiques peuvent être pour les gens qui commencent à étudier l’Histoire naturelle, et même pour ceux qui ont déjà acquis des connaissances dans cette science. Pour les premiers, une méthode est un fil qui les guide dans quelques routes d’un labyrinthe fort compliqué ; et pour les autres, c’est un tableau représentant quelques faits qui peuvent leur en rappeler d’autres s’ils les savent d’ailleurs.

Les objets de l’Histoire naturelle sont plus nombreux que les objets d’aucune autre science ; la durée complète de la vie d’un homme ne suffirait pas pour observer en détail les différentes productions de la nature ; d’ailleurs pour les voir toutes il faudrait parcourir toute la terre. Mais supposant qu’un seul homme soit parvenu à voir, à observer, et à connaître toutes les diverses productions de la nature ; comment retiendra-t-il dans sa mémoire tant de faits sans tomber dans l’incertitude, qui fait attribuer à une chose ce qui appartient à une autre ? Il faudra nécessairement qu’il établisse un ordre de rapports et d’analogies, qui simplifie et qui abrège le détail en les généralisant.

Cet ordre est la vraie méthode par laquelle on peut distinguer les productions de la nature les unes des autres, sans confusion et sans erreur : mais elle suppose une connaissance de chaque objet en entier, une connaissance complète de ses qualités et de ses propriétés. Elle suppose par conséquent la science de l’Histoire naturelle parvenue à son point de perfection. Quoiqu’elle en soit encore bien éloignée, on veut néanmoins se faire des méthodes avec le peu de connaissances que l’on a, et on croit pouvoir, par le moyen de ces méthodes, suppléer en quelque façon les connaissances qui manquent.

On voit […] à quel point l’abus des distributions méthodiques peut être porté ; mais en parcourant plusieurs de ces méthodes, on reconnaît facilement que leurs principes sont arbitraires, puisqu’elles ne sont pas d’accord les unes avec les autres. […] Ces inconvénients viennent de ce que les méthodes ne sont établies que sur des caractères qui n’ont pour objet que quelques-unes des qualités ou des propriétés de chaque animal. Il vient encore de ce vice de principe une erreur presqu’inévitable, tant elle est séduisante. Plus une méthode semble abréger le temps de l’étude en aplanissant les obstacles, et satisfaire la curiosité en présentant un grand nombre d’objets à la fois, plus on lui donne de préférence et de confiance. […]

V. Arts et sciences

MÉTHODE, en grec μεθοδος, c’est-à-dire ordre, règle, arrangement. La méthode dans un ouvrage, dans un discours, est l’art de disposer ses pensées dans un ordre propre à les prouver aux autres, ou à les leur faire comprendre avec facilité. La méthode est comme l’architecture des sciences ; elle fixe l’étendue et les limites de chacune, afin qu’elles n’empiètent pas sur leur terrain respectif ; car ce sont comme des fleuves qui ont leur rivage, leur source, et leur embouchure.

Il y a des méthodes profondes et abrégées pour les enfants de génie, qui les introduisent tout d’un coup dans le sanctuaire, et lèvent à leurs yeux le voile qui dérobe les mystères au peuple. Les méthodes classiques sont pour les esprits communs qui ne savent pas aller seuls. On dirait, à voir la marche qu’on suit dans la plupart des écoles, que les maîtres et les disciples ont conspiré contre les sciences. L’un rend des oracles avant qu’on le consulte ; ceux-ci demandent qu’on les expédie. Le maître, par une fausse vanité, cache son art ; et le disciple par indolence n’ose pas le sonder ; s’il cherchait le fil, il le trouverait par lui-même, marcherait à pas de géant, et sortirait du labyrinthe dont on lui cache les détours : tant il importe de découvrir une bonne méthode pour réussir dans les sciences.

Elle est un ornement non seulement essentiel, mais absolument nécessaire aux discours les plus fleuris et aux plus beaux ouvrages. Lorsque je lis, dit ADISSON3Joseph ADDISON était un homme d’État et écrivain anglais, né en 1672 et mort en 1719, notamment connu pour avoir fondé le magazine The Spectator en 1711., un auteur plein de génie, qui écrit sans méthode, il me semble que je suis dans un bois rempli de quantité de magnifiques objets qui s’élèvent l’un parmi l’autre dans la plus grande confusion du monde.
Lorsque je lis un discours méthodique, je me trouve, pour ainsi dire, dans un lieu planté d’arbres en échiquier, où, placé dans ses différents centres, je puis voir toutes les lignes et les allées qui en partent. Dans l’un, on peut roder une journée entière, et découvrir à tout moment quelque chose de nouveau ; mais après avoir bien couru, il ne vous reste que l’idée confuse du total. Dans l’autre, l’œil embrasse toute la perspective, et vous en donne une idée si exacte, qu’il n’est pas facile d’en perdre le souvenir.

Le manque de méthode n’est pardonnable que dans les hommes d’un grand savoir ou d’un beau génie, qui d’ordinaire abondent trop en pensées pour être exacts, et qui, à cause de cela même, aiment mieux jeter leurs perles à pleines mains devant un lecteur, que de se donner la peine de les enfiler.

La méthode est avantageuse dans un ouvrage, et pour l’écrivain et pour son lecteur. À l’égard du premier, elle est d’un grand secours à son invention. Lorsqu’un homme a formé le plan de son discours, il trouve quantité de pensées qui naissent de chacun de ses points capitaux, et qui ne s’étaient pas offertes à son esprit, lorsqu’il n’avait jamais examiné son sujet qu’en gros. D’ailleurs, ses pensées mises dans tout leur jour et dans un ordre naturel, les unes à la suite des autres, en deviennent plus intelligibles, et découvrent mieux le but où elles tendent, que jetées sur le papier sans ordre et sans liaison. Il y a toujours de l’obscurité dans la confusion ; et la même période qui, placée dans un endroit, aurait servi à éclairer l’esprit du lecteur, l’embarrasse lorsqu’elle est mise dans un autre. […]

Mais quelques louanges que nous donnions à la méthode, nous n’approuvons pas ces auteurs, et surtout ces orateurs méthodiques à l’excès, qui dès l’entrée d’un discours, n’oublient jamais d’en exposer l’ordre, la symétrie, les divisions et les sous-divisions. On doit éviter, dit QUINTILIEN4Marcus Fabius QUINTILIANUS était un orateur, écrivain et pédagogue latin du Ier siècle de notre ère. Il écrivit un important manuel de rhétorique, l’Institution oratoire, en plusieurs tomes., un partage trop détaillé. Il en résulte un composé de pièces et de morceaux, plutôt que de membres et de parties. Pour faire parade d’un esprit fécond, on se jette dans la superfluité, on multiplie ce qui est unique par la nature, on donne dans un appareil inutile, plus propre à brouiller les idées qu’à y répandre de la lumière. L’arrangement doit se faire sentir à mesure que le discours avance. Si l’ordre y est régulièrement observé, il n’échappera point aux personnes intelligentes.

Les savants de Rome et d’Athènes, ces grands modèles dans tous les genres, ne manquaient certainement pas de méthode, comme il paraît par une lecture réfléchie de ceux de leurs ouvrages qui sont venus jusqu’à nous ; cependant ils n’entraient point en matière par une analyse détaillée du sujet qu’ils allaient traiter. Ils auraient cru acheter trop cher quelques degrés de clarté de plus, s’ils avaient été obligés de sacrifier à cet avantage, les finesses de l’art, toujours d’autant plus estimable, qu’il est plus caché.
Suivant ce principe, loin d’étaler avec emphase l’économie de leurs discours, ils s’étudiaient plutôt à en rendre le fil comme imperceptible, tant la matière de leurs écrits était ingénieusement distribuée, les différentes parties bien assorties ensemble, et les liaisons habilement ménagées : ils déguisaient encore leur méthode par la forme qu’ils donnaient à leurs ouvrages ; c’était tantôt le style épistolaire, plus souvent l’usage du dialogue, quelquefois la fable et l’allégorie. Il faut convenir à la gloire de quelques modernes, qu’ils ont imité avec beaucoup de succès, ces tours ingénieux des anciens, et cette habileté délicate à conduire un lecteur où l’on veut, sans qu’il s’aperçoive presque de la route qu’on lui fait tenir.

SOURCES

DIDEROT et D’ALEMBERT (dir.), Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Tome 10, p. 445 et s.,  Méthode, 1765. Voir également cette version du texte.

Illustration de Louis-Michel VAN LOO, Portrait de Denis Diderot (1713-1784), écrivain, 1767, musée du Louvre, Paris.