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Comment sont organisées les cités

Présenté au monde le

Le décor urbain. Tel qu’il apparaît aujourd’hui aux Hommes, le monde ne se réduit pas à la géologie ni à la géographie. L’aménagement du territoire lui a donné une toute autre allure : les cités, les bâtiments et les voies ont envahi la Terre, de même que leurs habitants. Les individus ne se sont pas contentés du décor naturel, ils ont créé le leur : varié, coloré, fait de mille trouvailles, personnalisé jusque dans les moindres détails. Il faudrait pouvoir le voir entièrement vidé de ses occupants, comme les tableaux baroques ou classiques dont José Manuel BALLESTER fait disparaître les personnages, ou encore ces films catastrophes dans lesquels la quasi-totalité de la population humaine a été décimée. Les larges boulevards deviendraient silencieux comme la banquise, les ponts retrouveraient leur majesté, et seules les allées et venues du Soleil troubleraient la paix du monde. La Terre ressemblerait à une gigantesque maquette. Alors vous comprendriez l’utilité et l’importance des constructions.

Car la cité se vit plus qu’elle ne se raconte. Elle n’influe pas simplement sur la vie quotidienne ; sans qu’on y prenne garde, elle la transfigure complètement. La ville est une évidence pour l’écrasante majorité des terriens : beaucoup y vivent, d’autres vont y vendre leur production ou y faire des achats, tous enfin connaissent son existence. Le phénomène urbain est universel : l’organisation de la cité obéit à des lois générales (1) et, partout, on retrouve des lieux qui répondent aux mêmes fonctions (2). Mais elles connaissent aussi une grande diversité dans leur taille, leur style ou encore leur plan (3). L’urbanisme, comme l’architecture, est révélateur des époques et des civilisations qui ont passé, qui ont coulé sur un territoire, et qui font de chacun d’entre eux un palimpseste1Le palimpseste est un parchemin sur lequel figure déjà des inscriptions que, par souci d’économie, on efface afin d’écrire à nouveau dessus. Cf. André CORBOZ, « Le territoire comme palimpseste », revue Diogène, n° 121, janvier-mars 1983, p. 14-35., un témoignage.

1. L’organisation de la cité

Origine de la cité. On a l’impression que beaucoup de choses arrivent par hasard dans la grande aventure humaine. Les villes n’ont pas toujours existé et ne sont pas, pourrait-on dire, inscrites dans le patrimoine génétique humain : elles ne sont pas un avatar de l’instinct grégaire. Initialement nomades, les Hommes vivaient certes en groupe mais ils avaient la bougeotte. Rien ne les prédisposait à l’immobilité. Ils étaient habitués à marcher, à courir, à migrer. Ils vivaient de cueillette, de chasse, de pêche et d’élevage pastoral. C’est l’apparition de l’agriculture qui a tout changé. Quand on plante une graine, on reste à côté et on attend patiemment la récolte. Les gens ont posé leurs affaires, construit des habitats plus lourds, se sont organisés différemment. Les objets, les forces naturelles, les symboles n’étaient plus seulement investis : l’espace, également, était domestiqué. Collectivement, on s’est approprié les territoires, on les a découpés, on a réparti les lieux, modifiant ainsi les habitudes.

Évolution de la cité. Le regroupement en villages, puis en villes, enfin en mégapoles n’est intervenu que tardivement dans l’aventure humaine. D’ailleurs l’histoire urbaine est loin d’être achevée : si les humains savent généralement bien vivre en petites colonies, ils n’ont pas encore réussi à réguler correctement la vie en sociétés denses et peuplées. Intégration difficile, disparités économiques, fragmentation du lien social, agressivité et violences accompagnent le développement des grands centres urbains. Il y a là une similarité des Hommes avec les rats : dans les groupes importants, l’établissement de hiérarchies sociales ne se fait pas sans dégât.

Une expérience scientifique a ainsi abouti à la mort de trois rats sur une communauté de deux-cents2Didier DESOR, « Les rats plongeurs – expériences de différenciation sociale chez les rats », Thèse, Faculté de Nancy, 1994.. On peut aisément transposer aux êtres humains : songez à ce jeu amusant qui consiste à disposer de part et d’autre d’une grande place publique des manifestants (par exemple des opposants politiques) et des policiers (acquis à la cause du régime en place). Donnez le coup d’envoi et observez : il est rare que les torgnoles et les matraques ne fusent pas, bientôt suivis par la danse des ambulances et des brancards… C’est qu’une cité est toujours le déploiement d’un mode d’organisation sociale sur un territoire donné.

Fonctionnement de la cité. La cité est l’équivalent humain de la fourmilière, de la termitière ou de la ruche : c’est un espace organisé afin d’assurer la survie et la vie d’un groupe d’individus. Elle se comprend donc comme un territoire aménagé par et pour un groupe social. La ville est pensée. Elle est pensée comme un « idéal civilisationnel »3Lucie K. MORISSET, « Introduction – Savoir les représentations de la ville » in Lucie K. MORISSET et Marie-Ève BRETON (dir.), La ville : phénomène de représentation, Éd. PUQ, 2011., comme un temple4André CORBOZ (textes choisis et assemblés par Lucie K. MORISSET), De la ville au patrimoine urbain : Histoires de forme et de sens, Chap. 3 – La ville comme temple, Éd. PUQ, 2009, p. 45., comme une utopie, comme un jardin ou un réseau. L’occupation des lieux ne se fait pas n’importe comment : elle doit permettre de répondre aux besoins des individus y résidant. En lien avec la division du travail, elle dégage les grandes fonctions de la société et y assigne des espaces dédiés, en aménageant des lieux de circulation pour assurer le transit des personnes et des marchandises.

Les matières premières sont acheminées de l’extérieur vers les ateliers (ou les industries) ; on approvisionne les boutiques et les marchés avec des objets manufacturés ou des produits transformés ; les déchets sont réutilisés, traités ou évacués hors de la ville. Tout comme celle de la planète, la vie de la cité est rythmée par une multitude d’évènements, exceptionnels ou communs, considérables ou microscopiques, qui constituent autant de cycles. La production de biens, les échanges quotidiens, les grands rassemblements, les fêtes rituelles, les prises de décisions, les réparations ou constructions de bâtiments, les arrivées et les départs d’habitants font et défont la cité qui s’éveille, se modifie, se régénère et perdure, ou crève à petit feu et s’évanouit tout à fait.

Nature de la cité. L’agitation est le propre de la cité. Les gens s’y mêlent et s’y entassent, les bâtiments s’étalent, la ville grouille, bouillonne, s’étire. L’activité y est sans doute plus intense que dans les campagnes mais c’est surtout un lieu de concentration qui décuple les nuisances. Les embarras5Cf. Nicolas BOILEAU, « Les embarras de Paris », Satires, VI, poème, France, 1666. des grandes villes sont proverbiaux : embouteillages, pollution, bruit, exiguïté, entassement, promiscuité, foule, travaux, accidents et insécurité, c’est un bonheur de chaque instant… Mais centralisant aussi le travail, le pouvoir, la culture et l’argent, les villes attirent.

Véritables réservoirs d’individus, les cités regroupent désormais plus de la moitié de la population mondiale. L’urbanisation a gagné tous les pays du globe mais reste cependant très contrastée : certains villages comptent une poignée d’individus, quand les mégapoles en accueillent des millions. Le mode de prise de décision n’est évidemment pas le même : il n’est pas question de réunir tout Lagos, Abidjan ou Kinshasa sous l’arbre à palabres. Des processus différents se mettent en place : la représentation des habitants ou la délégation de pouvoir permettent de désigner des individus qui sont chargés de décider pour les autres. Cet aspect d’organisation sociale fait de la cité un lieu politique et de son habitant un citoyen.

2. Les lieux de la cité

Délimitation des lieux. Avec la sédentarisation, l’espace qui appartenait à ceux qui s’y trouvaient à un instant donné est devenu la propriété permanente et durable de ceux qui s’y sont installés. Il n’existe pas de frontière dans la nature. Les fleuves ou les montagnes ne sont des limites qu’autant que les Hommes le décident. Les clôtures sont l’invention des Hommes avec, plus tard, les serrures et les alarmes6« La terre est à tous ceux qui y vivent. Elle est ronde, et ses limites sont celles qu’elle occupe dans le système solaire. Elle n’a pas de murs mitoyens, de propriétés privées, de barrières, de grillages. » (Henri LABORIT, Éloge de la fuite, Folio essais, n° 7, 2001, p. 132).. Pour le comprendre, il faut marcher dans la ville en jouant le jeu. Les gens à pied circulent sur les trottoirs ou les passages piétons, les voitures roulent sur la chaussée et s’arrêtent aux feux rouges.

La ville n’est pas uniquement un agrégat de bâtiments ; c’est aussi un entrelacement de règles et de représentations qui organisent la circulation des individus. On ne fait rien, pas même flâner, sans suivre une voie matérialisée au sol. Si le trafic est si fluide dans les cités – et il l’est, compte tenu du flot continu qui se déverse dans les rues – c’est que chacun a intériorisé la manière de se déplacer. On peut présenter le monde et la réalité comme des histoires que les humains se racontent. Le code de la route en est une et la circulation des individus est un jeu social dans lequel chacun joue un rôle sans même s’en rendre compte.

Usages des lieux. Le découpage entre espaces publics et privés7« On appelle espace public le couloir du labyrinthe qui sinue entre les propriétés individuelles. » (Éric CHEVILLARD, « Billet n° 2908 », L’autofictif (blog), 29 mars 2016). fait partie de ce jeu social : n’importe qui n’entre pas n’importe où. La règle est double : d’une part, tous peuvent entrer en principe dans les lieux publics ; d’autre part, chacun dispose, seul ou avec sa famille, d’un lieu privatif dont il a la jouissance exclusive – en principe également. Dans l’histoire, outre les habitats privés, on a rapidement construit une maison plus grande, une « maison collective » aux usages divers : rassemblement, culte, délibération, etc. Chacun avait déjà en tête l’idée d’une frontière entre l’intérieur du village et l’extérieur, entre le dedans et le dehors, autrement dit entre le connu et l’inconnu8L’expression « urbi et orbi », signifiant « pour la ville [Rome] et pour le monde », contient cette idée que la ville est à la fois un monde (l’intérieur) et le reflet du monde (l’extérieur)..

Désormais, on intègre aussi qu’il y a des lignes imaginaires dans le village qui, bientôt, tracent des lignes tout aussi imaginaires entre les Hommes. Voyez la quantité de normes qu’on vient de déposer sur un territoire vierge de toute connotation juridique. Certains espaces publics deviennent des lieux de pouvoir et les gens qui les fréquentent s’arrogent progressivement des prérogatives les plaçant au-dessus des autres. Les humains étaient frères et sœurs et voilà qu’ils se racontent une autre histoire : celle des fortunes que l’on accumule, des lignages qui perdurent, des statuts sociaux qu’on se transmet. Très vite, l’occupation de l’espace se lit comme une déclinaison territoriale de l’organisation sociale : la répartition des lieux se fait certes selon la topographie, les ressources et l’espace disponibles, mais également selon la fonction qu’on leur assigne et, par voie de conséquence, selon les hiérarchies sociales.

Fonction des lieux. Des lieux privilégiés, des lieux sacrés, des lieux interdits, des lieux populaires ou malfamés : une mosaïque commence à apparaître. Les hiérarchies, tout comme la diversité des bâtiments, reposent sur la division du travail : l’agriculture, l’artisanat, le commerce et les professions intellectuelles (culturelles, religieuses ou politiques) s’organisent en guildes et s’exercent dans des endroits appropriés. Ce sont d’abord les greniers, les ateliers, les moulins, les entrepôts, les carrières.

Au fur et à mesure de l’émergence des civilisations, on invente de nouveaux lieux : les écoles, les stades, les théâtres, les haras, les bains publics, les piscines, les musées, les laboratoires, les gares, les cinémas, les parkings, les parcs d’attraction, les bowlings, les hôtels, les bars, les restaurants. Certes, avec le temps, les bâtiments peuvent changer de destination : d’une caserne, on fait un collège, d’une abbaye une école de musique ; d’un palais royal ou d’une gare, sortira un musée ; d’une usine ou d’une coopérative agricole, des appartements.

Typologie des lieux. Outre les lieux d’habitation, on peut répertorier les lieux de rassemblement, de production, de stockage et de passage. Tous peuvent être privés ou publics. Les premiers, les lieux de rassemblement, sont aussi bien des lieux de culte que de divertissement, des lieux culturels, scientifiques, politiques (amphithéâtres, salles de concert, stades, restaurants, hôtels, temples, mairies, bains publics, marchés, parcs, etc.). Les deuxièmes, les espaces de production, sont ceux de l’artisanat et de l’industrie : ateliers, bergeries, forges, usines, boucheries, salons de coiffure, etc.

Les troisièmes, les lieux de stockage, regroupent des denrées (greniers), des véhicules (ports, parkings, aéroports), voire des ressources naturelles (barrages pour retenir l’eau, réserves pour préserver les animaux et végétaux). L’entassement de personnes se fait plutôt dans des lieux de rassemblement, ceux dans lesquels on se rend contre son gré (prisons, centres de réfugiés, camps de concentration, asiles psychiatriques, etc.). Les derniers, les lieux de passage, sont ceux de la circulation et des échanges : les rues, les chemins, les ponts, les boulevards, les avenues, les voies de chemin de fer, les autoroutes, les pistes cyclables, les canaux, les fleuves, et même les couloirs maritimes ou aériens.

La vie de la rue. Vous avez compris qu’une cité est une agglomération, un regroupement d’habitats et de bâtiments divers reliés entre eux par des voies de circulation. Mais loin d’être seulement des lieux de passage, les rues jouent un rôle à part, indispensable. C’est là que les gens se croisent, se voient, s’observent, se parlent. C’est d’ici que partent les révolutions : les constructions de barricades et les jets de pavés font et défont les souverains aussi sûrement que les élections.

En temps de paix, la rue n’est pas beaucoup plus calme : des portes qui claquent, les cris des cochers, les klaxons des tacots et les chocs des souliers, des craquements cocasses et des coups percutés, le boucan quotidien des cancans colportés, un cocktail accablant d’insultes cacardées, le vacarme cogné, les espoirs concassés, cacophonie des cœurs et couacs caquetés, des concubins comiques, des naïfs cocufiés… la rue est sonore, tonitruante, mouvementée.

Parfois nauséabonde ou encombrée, elle est un espace vivant, pris d’assaut par les promeneurs et badauds, les marchands et colporteurs, les mendiants, les artistes, les philosophes9Cf. la philosophie fondée par ARISTOTE, dite école péripatéticienne car il enseignait en marchant. et prostituées10Également dénommées péripatéticiennes pour les mêmes raisons que celles figurant dans la note précédente., les manifestants, les skateurs, les mimes et acteurs, les touristes, les lycéens, les éducateurs. À ce sujet, n’oubliez jamais que la rue n’est pas à vous, qu’elle appartient à tout le monde : ne restez pas au milieu du chemin, écartez-vous pour laisser passer les autres, soyez attentif à ce qui se passe autour de vous.

L’importance des lieux publics. La rue est donc un espace essentiel du vivre-ensemble et son appropriation par les peuples est une condition sine qua non de la démocratie. Les honnêtes gens veulent des centres-villes propres. Ils aimeraient, semble-t-il, habiter des cités idéales, quadrillées, surveillées où chacun est identifié, géolocalisé, filmé, où sont interdits les graffitis, les affiches, les crottes de chien et, bientôt, les pauvres, les indésirables, les plus fragiles. Comble du cynisme : tout cela se fait en douceur. Il suffit d’encourager la spéculation immobilière pour que le prix des loyers flambe, de laisser les classes aisées s’emparer des quartiers populaires sous couvert de mixité sociale11C’est le phénomène désormais fréquent de gentrification. Cf. Matthieu GIROUD, « Mixité, contrôle social et gentrification », La vie des idées, 3 novembre 2015., de concéder des zones urbaines entières (rues comprises) à des investisseurs et grands groupes, qui y établissent des règles particulières et où leur milice fait régner l’ordre12Cf. Mainmise sur les villes, documentaire Arte, réal. Claire LABOREY, France, 2013.. Ici, on est prié de travailler, d’acheter ou de passer son chemin13Ce sont les Business improvement district (BID), des quartiers d’affaires ou centres commerciaux ayant obtenu, contre le paiement d’une taxe, la privatisation des espaces publics environnants. : interdiction de pique-niquer, de manifester, de tracter.

Ces cités dans la cité gangrènent désormais de nombreuses villes (Hambourg, Londres, Paris, etc.). Or l’organisation de l’espace véhicule toujours un idéal et on devine le leur : ne pas penser, produire, consommer14« Le capitalisme détruit les villes en produisant une architecture qui n’est pas au service de l’urbanisme. Si le pays [les États-Unis] consentait à m’écouter au lieu de regrouper ses gratte-ciels et d’étaler ses banlieues, il pourrait prendre la tête de l’urbanisme nouveau, faire le bond dans l’avenir. » (LE CORBUSIER, in Le siècle de Le Corbusier, documentaire, réal. Juliette CAZANAVE, France, 2015).. Petit à petit, sont exclus les laissés pour compte. Personne ne prend jamais le parti des mendiants. Mais les pauvres, ce sont aussi les vieux, les jeunes, les handicapés, les mères célibataires, les ouvriers. La tentation totalitariste de réduire l’accès aux espaces publics pour pouvoir faire son lèche-vitrine en paix a un prix, un prix que les populations contemporaines ne vont pas tarder à payer.

Par opposition à l’espace privé, fermé et intime, l’espace public doit être ouvert, accessible, fluide. Composite et multiculturel, il sert à dépoussiérer les archaïsmes, à tisser des liens, à aérer les consciences. Cela n’apparaît pas au premier coup d’œil mais le droit aux espaces publics est un véritable enjeu de société15« L’une des ironies de notre époque, c’est que, en même temps que la rue est devenue la denrée la plus demandée de la culture publicitaire, la culture de la rue se voit elle-même prise d’assaut. De New York à Vancouver et à Londres, les sévères mesures policières contre les graffiti, l’affichage, la mendicité, l’art dans la rue, les jeunes avec leurs raclettes à pare-brise, le jardinage communautaire et les vendeurs à la sauvette sont rapidement en train de criminaliser tout ce qui fait vraiment la vie de la rue dans une ville. » (Naomi KLEIN, No logo, Actes Sud, 2001)..

3. Les types de cités

L’urbanisme. Entre géographie et architecture, l’urbanisme est la science et la pratique de l’organisation des villes. L’aménagement du territoire ne s’épuise pas dans l’urbanisme : les campagnes et les forêts recouvrent de larges espaces qui sont envisagés sous un angle propre. Mais le phénomène urbain est d’une telle ampleur que l’urbanisme est devenu « l’art d’habiter la Terre »16« Réenchanter le monde – Architecture, ville, transitions », exposition, Cité de l’architecture et du patrimoine (Paris), 21 mai / 6 octobre 2014.. C’est une technique qui permet de mettre en œuvre les politiques urbaines : il est un outil au service de la gestion de la cité. Il s’agit par exemple d’assurer l’adduction de l’eau, le traitement des déchets, l’approvisionnement des denrées alimentaires, l’entretien des infrastructures, la construction d’écoles ou d’hôpitaux, selon les variations démographiques.

Ces fonctions qui peuvent sembler purement administratives ne sont pas neutres17« Ces trois facteurs [le soleil, l’espace et les arbres] sont aussi les plus éminents porteurs de joie profonde, normale en chaque être. Or, c’est ici que la faillite est totale : les villes sont devenues inhumaines, hostiles à l’Homme, néfastes à sa santé physique et morale. Mais ceci est de l’urbanisme. » (LE CORBUSIER, in Le siècle de Le Corbusier, documentaire, réal. Juliette CAZANAVE, France, 2015). : l’esthétique, la technologie, l’environnement, le logement et les transports entrent en jeu. Toute construction procède d’une certaine approche des sociétés humaines et influence nécessairement les comportements. On peut choisir de favoriser la compréhension mutuelle et l’ouverture d’esprit plutôt que la méfiance et le repli sur soi. D’ailleurs, on ne peut espérer aplanir les différences qui existent entre les Hommes qu’en les frottant les unes aux autres. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : faire cohabiter dans un espace nécessairement restreint des personnes égoïstes qui ne visent pas la concorde. Tous ont intérêt à vivre en groupe mais chacun rechigne à appliquer la loi commune : on voudrait pouvoir tirer parti de la société sans avoir à lui payer son dû, profiter de ses commodités sans verser un sou d’impôt…

Le plan des villes. Le plan d’une ville est son ADN : il permet de retracer son histoire, d’analyser son mode de croissance géographique (horizontale ou verticale), d’identifier la civilisation à laquelle elle appartient, de deviner le niveau de vie de ses habitants, de lire leur conception du monde18Chez les Mayas, « Les villes étaient des représentations du cosmos, orientées par rapport aux mouvement des étoiles. Les grandes places symbolisent la mère des origines au-dessus de laquelle s’élèvent les pyramides, telles des montagnes sacrées où résident les ancêtres et les divinités. Dans ce centre voué aux cérémonies, vivait l’élite qui détenait le pouvoir. Le peuple logeait aux alentours dans de simples huttes. La foule envahissait les grandes places seulement les jours de fête. Tout cela a été enseveli par la jungle. » (Le déclin des Mayas, réal. Michael GREGOR, Allemagne, 2004, ZDF, diffusé sur Arte).. Les villes sont des « fragments de monde »19« Réenchanter le monde – Architecture, ville, transitions », exposition, Cité de l’architecture et du patrimoine (Paris), 21 mai / 6 octobre 2014. qui, en tant que tels, témoignent de l’infinie variété des modes de vie et d’organisation. Leur plan dépend d’une multitude de facteurs.

Il y a des villes historiques, agrandies et rapiécées au fil du temps, et des villes nouvelles, sorties de terre juste après avoir été dessinées. Leur taille (appréciée en fonction du nombre d’habitants, de la superficie ou de la zone d’influence) est évidemment déterminante, de même que leur profil économique (ville commerciale ou industrielle, touristique ou agricole, administrative ou universitaire). La topographie est plus ou moins favorable à un étalement de la ville : toute frontière naturelle (cours d’eau, relief) limitera la construction et la ville choisira généralement un autre espace de développement. Toutes ces considérations mises à part, le plan des villes et villages peut être assimilé à une ligne (hypothèse des villes qui se développent autour d’un axe principal), à un quadrillage (villes ayant des rues à angle droit) ou à un cercle (villes radioconcentriques qui déploient plusieurs cercles du centre vers la périphérie).

Les villages. Historiquement, les villages sont le fruit de la sédentarisation. Ils ont émergé spontanément comme lieux de permanence20« Un village est un lieu de permanence. » (L’odyssée de l’espèce, 3. Le sacre de l’Homme, film documentaire, réal. Jacques MALATERRE, France / Canada, 2002.), entraînant du même coup l’essor de l’artisanat et d’activités plus culturelles (chamanisme et mythologie). Le développement urbain n’a pas fait disparaître les villages, ni au Moyen Âge, ni à l’époque moderne. Les bourgs, bourgades ou hameaux sont de petites agglomérations présentes en zones rurales et dont l’habitat est relativement dispersé. En France, les villages sont réputés pour être dotés du strict minimum : l’église, la place publique et le café, trois vestiges d’un mode de vie en passe d’être révolu. Les villages offrent cependant d’autres divertissements : l’ouverture de la chasse, la fête nationale, les matchs de foot et les querelles de voisinage21Dont les albums d’Astérix donnent une assez juste image (René GOSCINNY et Albert UDERZO)..

Les villes. La ville, au contraire, est pensée ou imaginée. Elle appelle des infrastructures plus lourdes et pratique des activités plus diversifiées (commerce, politique, culture). L’habitat y est plus concentré et la vie en commun plus structurée. La ville n’est pourtant pas une invention de l’Antiquité : les premières cités importantes (ayant plusieurs milliers d’habitants) sont apparues pendant la Préhistoire et ont donc fonctionné sans écriture. À l’instar du village, la ville est un mode de vie22« Les villes s’apprivoisent, ou plutôt elles nous apprivoisent ; elles nous apprennent à bien nous tenir, elles nous font perdre, petit à petit, notre gangue d’étranger ; elles nous arrachent notre écorce de plouc, nous fondent en elles, nous modèlent à leur image – très vite, nous abandonnons notre démarche, nous ne regardons plus en l’air, nous n’hésitons plus en entrant dans une station de métro, nous avons le rythme adéquat, nous avançons à la bonne cadence, et qu’on soit marocain, pakistanais, anglais, allemand, français, andalou, catalan ou philippin, finalement Barcelone, Londres ou Paris nous dressent comme des chiens. » (Mathias ENARD, Rue des voleurs, Actes Sud, 2012).. Cosmopolite, elle est un lieu d’effervescence et de création. Plus vivante, elle se transforme, se développe ou décline, en fonction des circonstances économiques et sociales. Au Moyen Âge, avec la croissance démographique, les villes se sont étendues hors de leurs fortifications : les faubourgs ont grossi jusqu’à doubler, tripler ou plus la superficie de la vieille ville.

Les métropoles. L’urbanisation n’a fait que croître et embellir à partir du 18e siècle. Le phénomène n’est pourtant pas récent : la civilisation romaine, dans sa boulimie, avait déjà pratiqué l’urbanisation rampante et galopante. Ce qui est caractéristique de l’époque moderne, c’est le développement vertical des villes : « Qu’il s’agisse des pyramides ou des cathédrales, les hommes ont toujours eu l’obsession de construire le plus haut possible, car c’est une façon de se dépasser. Ils continuent à le faire avec les tours »23Didier CORNILLE cité par Jean-Yves GUÉRIN, in « Les tours à la conquête du monde et des cieux », Le Figaro, 1er novembre 2015.. Le Pinnacle@Duxton de Singapour offre une belle alternative en combinant développement vertical et horizontal : disposées sur l’équivalent de trois terrains de football, sept tours d’habitation de 156 mètres de haut sont reliées entre-elles par deux systèmes de passerelles. Vu d’en haut, le complexe immobilier dessine un grand S. Ces douze ponts situés aux vingt-sixième et cinquantième étages offrent aux habitants des lieux de détente et d’échange, des jeux d’enfants, un parcours de footing et des jardins suspendus.

La tour de Babel. Dans un monde surpeuplé et pollué, les tours sont sans doute la solution d’avenir : c’est l’habitat qui cause la plus faible empreinte écologique par habitant. Mais ce chef d’œuvre d’architecture ne peut faire oublier la réalité de métropoles délabrées, perpétuellement dans le brouillard et dans le bruit. Dans les grandes villes, on ne voit plus les étoiles. L’avertissement divin n’a pas suffi à dissuader les Hommes24La Bible, Livre de la Genèse, Chapitre 11, Versets 1 à 9.. La tour de Babel était un mythe annonciateur : malheur à celui qui veut monter trop haut ; l’orgueil démesuré est toujours rabaissé25« C’est pour nous châtier de notre orgueil et nous instruire de notre misère et de notre incapacité que Dieu fit naître le trouble et la confusion de l’antique tour de Babel. » (Michel DE MONTAIGNE, Les Essais [en français moderne], Gallimard, coll. Quarto, Livre 2, Chapitre 12, p. 675).. Mais la malédiction semble avoir été oubliée. Il y a certes suffisamment de traducteurs de par le monde pour que les peuples continuent de se comprendre ; mais c’est ailleurs que le bât blesse : entassement des prolétaires, prolifération des bidonvilles, épuisement des ressources naturelles, pollution généralisée, l’espèce humaine file un mauvais coton. Il est un peu tard pour interdire les voitures dans les centres-villes…

La destruction de la nature. La nature est désormais ce qui se situe hors de la ville. Beaucoup de personnes ont coupé tout contact avec elle : pour le citadin, elle renvoie, au mieux, à des souvenirs d’enfance, de vacances ou de voyage. L’expérience de la nature se raréfie. De moins en moins d’enfants ont de souvenirs forts d’un contact avec les éléments. Dans les films et les dessins animés, les références à la végétation et aux animaux disparaissent. Or comment se soucier d’un milieu qu’on connaît mal et dont on n’a pas éprouvé la beauté26Thibaut SCHEPMAN, « Dans les Disney comme dans notre imaginaire, la nature disparaît », Le nouvel obs, 28 mai 2014. ? L’urbanisation débridée fait peser une lourde menace sur l’humanité27« Le fait nouveau est que l’homme est maintenant devenu dangereux pour lui-même en mettant en péril la vie qui le porte et la nature à l’abri de laquelle il découpait jadis l’enclos de ses cités. » (Paul RICOEUR, Postface de l’ouvrage de Frédéric LENOIR, Le temps de la responsabilité, Fayard, 1991).. D’ailleurs la résurgence du mythe de la tour de Babel n’est pas un hasard : ce sont les moments de crise, de perte de repères qui font ressurgir les malédictions. Entre espoir et destruction, l’humanité ne sait plus à quel saint se vouer. Il serait grand temps, pourtant, de mettre un peu d’ordre dans la conduite du jeu, si elle ne veut pas risquer de mettre prématurément un terme à la partie.

Références