Le projet littéraire

Sir Lawrence ALMA-TADEMA, Une lecture d’Homère, 1885, Museum of Art, Philadelphie, États-Unis

 

De l’envie au blog. Je suppose que l’envie d’écrire vient généralement assez tôt. Mais la sagesse commande d’attendre d’avoir quelque chose à dire pour publier, c’est-à-dire pour rendre public. Le « temps de cerveau disponible » de ses congénères est compté1Cf. « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible. » Patrick LE LAY, patron de TF1, in Les dirigeants face au changement, éd. du Huitième jour, 2004.. En outre, la mémoire nécessaire pour stocker les milliards de pages des millions de blogs qui pullulent dans tous les pays du monde prend toujours plus de place dans des serveurs informatiques situés on ne sait où mais qui polluent la Terre… Ainsi toute prise de parole doit-elle se justifier. Je crois fermement, et de plus en plus avec le temps, que la liberté d’expression n’est pas la liberté de dire n’importe quoi, qu’elle n’est pas plus la permission d’écrire quand on n’a rien à partager. J’espère qu’avoir attendu ma trente-cinquième année pour le faire prouve ma « bonne foi »2À rapprocher de cette citation de MONTAIGNE : « C’est ici un livre de bonne foi, lecteur. » (Essais, Livre I, Au lecteur)..

De la thèse au projet. J’ai commencé à écrire sans savoir pourquoi. D’ailleurs, j’ai longtemps dit « prendre des notes ». L’écriture me paraissait une chose trop sérieuse pour que je m’en mêle. J’ai écrit dans tous les sens, sans queue ni tête, des bouts, des bribes, des extraits… Et j’ai quasiment tout jeté. Puis le hasard de mes pérégrinations universitaires a voulu que je rédige une thèse. Cinq ans de vie et de labeur, des dizaines de milliers de pages feuilletées, des milliers consultées, des centaines d’articles parcourus, des dizaines d’ouvrages lus pour aboutir à 484 pages publiées, 858 paragraphes numérotés et 2489 notes de bas de page. Au plan formel, le travail m’avait beaucoup plu : exposer les règles, ranger dans des cases, faire des liens. Mais je trouvais le sujet trop étroit. Je voulais pouvoir parler de tout et de rien, en fait des humains. C’est ce souhait qui devait conduire cinq ans plus tard au volet littéraire du projet Notices. De la méthodologie de la thèse, est restée un amas de fragments connectés (1). Du sujet trop étroit, j’ai fait trois Notices (1, 2, 3) et j’ai changé mon cheval de bataille pour réunir une collection de bagatelles (2).

1. Des fragments connectés

Expansion. L’époque actuelle est semblable à ce que l’humanité a vécu à la Renaissance3Voir l’excellent ouvrage d’Anthony GRAFTON, La page, de l’Antiquité à l’ère du numérique – Histoire, usages, esthétiques, Louvre éditions, La chaire du Louvre, Paris, 2012.. Le parallèle a été fait entre l’imprimerie et internet4On devrait en fait écrire l’internet (avec un déterminant mais sans majuscule) comme on écrit le téléphone ou la télévision car « Internet » n’est pas une marque. D’ailleurs, traiter ce qui n’est jamais qu’un outil comme une marque, dire Internet comme on dit Apple, Ikea ou McDo, en dit long sur notre rapport presque incantatoire au numérique.. Un contemporain ne croit pas que l’explosion d’internet soit équivalente à celle de l’imprimerie. Il convient que l’invention de l’imprimerie, basée sur une presse et des caractères mobiles en métal, a permis de reproduire beaucoup plus vite les livres. Mais, pour le lecteur actuel, le livre représente une certaine forme de lenteur, qui ne lui apparaît pas comme une innovation majeure. Il faut se souvenir qu’avant cela, les livres étaient recopiés à la main et qu’en une vie entière, un moine copiste ne recopiait que dix à quinze ouvrages. On comprend alors que l’imprimerie a rendu exponentielle la diffusion des livres, tout comme internet l’a fait par la suite pour les données.

Organisation. Cette profusion d’ouvrages, cet échange de savoirs, ce commerce intense des idées ont bouleversé les usages du livre et de la connaissance. L’invention du codex5Le codex était une sorte de cahier. Ceux de Léonard de VINCI, qu’il fabriquait lui-même, sont passés à la postérité. puis du livre relié avait permis, par opposition à la tablette et au rouleau, des innovations dans le traitement du contenu, dans la présentation de la page, désormais envisagée comme un espace de texte organisé.

« La page, cette vénérable entité – cet espace fixe dans lequel s’organisent des mots et des illustrations, sur lequel des auteurs, des correcteurs, des graphistes et des imprimeurs ont travaillé pour donner à une œuvre littéraire, scientifique ou philosophique la forme matérielle la mieux à même d’exprimer son message… »6Anthony GRAFTON, op. cit., p. 15. L’auteur termine la phrase ainsi : « La page […] semble être sur le point de disparaître. » Mais il nuance ensuite le propos et montre qu’il n’adhère pas à cette idée d’une disparition de la page.

Les titres de parties, les intertitres, les plans, les index (donc les mots-clefs), les tables de matière et, bien évidemment, les notes de bas de page, les marque-pages et les numéros de page ne se conçoivent que sur une… page, toutes choses difficilement envisageables sur un grand rouleau de papyrus7Le « volumen » était lu latéralement, de gauche à droite ou de droite à gauche. Le « rotulus » se lisait de haut en bas., une tablette de cire ou une stèle de basalte8Voir le Code d’Hammurabi, dont le musée du Louvre possède un exemplaire.. Sur le tableau ci-dessus, figure une œuvre littéraire sous forme de rouleau. Le texte y apparaît organisé en colonnes qui se succèdent latéralement. On voit qu’il est peu commode d’y inscrire autre chose qu’un contenu linéaire.

Indexation. Dès le Moyen-Âge, il a fallu imaginer des stratagèmes pour appréhender une masse d’informations et l’utiliser9L’épineuse question de la gestion du big data sonne, dès lors, comme l’étonnante résurgence d’un problème récurrent de l’humanité : la compilation et l’utilisation des connaissances., retrouver un élément précis, le consulter facilement. Le cerveau humain ne double pas ses capacités quand de nouvelles technologies apparaissent et la journée continue de faire 24 heures… Personne ne peut se targuer de pouvoir assimiler toutes les données disponibles sur un sujet. Face à cela, les érudits ont utilisé des procédés tels que la compilation, l’abrégé, l’index ou les tables de concordance10Par exemple dans le canon eusébien.. On a également renoué avec des formes de littérature plus décousues. Les Essais de MONTAIGNE ou les Fables de LA FONTAINE en sont un exemple. On continue d’utiliser ces techniques moyenâgeuses de nos jours. D’ailleurs, tout moteur de recherche ultra-puissant qu’il est, Google ne fait jamais qu’indexer des sites internet en utilisant un système (certes algorithmique) de mots-clefs.

Numérisation. Le site internet et le support électronique supposent de repenser la page. La page électronique n’existe pas encore en tant que telle. Celle que nous connaissons n’est que la version électronique d’une page papier. Sans doute peut-on parler de « page » sur un site internet (ce sont les articles des blogs) mais la lecture de livres numériques consiste moins à tourner des pages, même virtuellement, qu’à déplacer une fenêtre d’aperçu au-dessus d’un contenu global qui est le livre en entier11Finalement comme sur un « rotulus », le livre sous forme de rouleau lu de haut en bas.. Le numérique amène pourtant des possibilités extraordinaires d’enrichissement du texte, dont la principale est le lien, devenu hyperlien (ou lien hypertexte). Ce sont les mots qui apparaissent en rouge dans cette page et sur lesquels vous pouvez cliquer pour consulter les Notices vers lesquelles ils renvoient.

Connexion. Ce que ce clic (ou double-clic) évite, c’est d’avoir à tourner la page, ouvrir une revue, parcourir un livre pour y trouver ce que l’on cherche. C’est un gain de temps considérable, particulièrement pour le chercheur. Celui qui écrit pour la beauté du geste (l’écrivain) y verra aussi une opportunité12Voir le site de François BON, l’un des écrivains français les plus investis dans la question.. L’usage d’un site permet de créer une œuvre littéraire pensée globalement mais découpée en articles, les fameuses Notices, qui se répondent, se complètent, dialoguent entre elles par le truchement d’un jeu de liens, de mots-clefs et de notes. Voilà un outil que BALZAC n’aurait pas déploré pour monter sa Comédie humaine. Bien utilisé, le numérique permet d’amplifier l’effet de tressage d’un texte, d’accroître la finesse du tissu13Au sens premier du terme, qui est d’entrelacer, de croiser des fils pour faire un tissu. La métaphore du tissage surpasse en la matière celle du tricotage qui consiste à faire des mailles, c’est-à-dire des boucles avec un fil, car on n’y retrouve pas l’idée d’une trame transversale. d’anecdotes et d’idées.

 

BRUEGHEL L’ANCIEN, La tour de Babel, 1563, Kunsthistorisches Museum, Vienne, Autriche

 

2. Une collection de bagatelles

L’excellence française. S’inscrivant pompeusement dans le sillage de BALZAC, BOURDIEU14Cité, par exemple, ici ou ., LA FONTAINE, LÉVI-STRAUSS15Cité par ailleurs, ici, là-bas et juste au paragraphe suivant. ou MONTAIGNE, le projet Notices apparaît très français dans ses inspirations. Il l’est aussi dans ses aspirations. La référence au mythe de la tour de Babel appuie l’idée d’une approche universaliste du monde, d’un universalisme certes à la française, avec ce que ça comporte de distorsions et de partis pris, de mauvaise foi, également d’acuité. La France ne traverse pas exactement une période faste de son histoire. Mais le fait est qu’à l’heure actuelle, aucun pays ne peut s’enorgueillir de proposer un modèle de société qui fasse l’unanimité. Ce qui manque à notre époque de fin des temps, c’est un nouveau souffle, une impulsion, un grand dessein. Or la France est dépositaire d’une longue tradition intellectuelle, littéraire, juridique, historique, gastronomique, scientifique, artistique, sportive, artisanale, industrielle, financière, technologique, évènementielle… Il n’y a pas un domaine où les Français ne se sont illustrés. Et la France a l’expérience des changements, des bouleversements, des transitions. Elle a une voix à faire entendre, un éclairage à apporter, accessoirement une fierté à retrouver16Par exemple en se souvenant que la France fait partie des cinq ou six pays les plus riches du monde et ce, depuis plus d’un millénaire..

Le tri sélectif. Quel rapport avec les Notices ? C’est que le projet littéraire qui m’occupe ne vise pas qu’à l’instruction et à la distraction du lecteur. Il a la prétention de former une vision, par le biais d’une dynamique de décentrage. Le mode d’emploi17Le mode d’emploi comme genre littéraire est traité dans le Manifeste de la Notice, 2.2. permet de montrer le comment. Il décrit des activités de la vie quotidienne en en faisant des processus, des guides qu’on peut suivre pour parvenir à un résultat. Mais, traitant de sujets plus fuyants, voire imperceptibles, les modes d’emploi cherchent à saisir, à mettre en évidence, donc à interroger des aspects plus nébuleux, moins tangibles de l’existence. Chaque individu se meut au milieu d’un entrelacs de croyances, de superstitions et de valeurs largement inconscientes qui sont l’écho de sa civilisation.

« Il faut beaucoup de naïveté ou de mauvaise foi pour penser que les hommes choisissent leurs croyances indépendamment de leur condition. »18Claude LÉVI-STRAUSS, Tristes Tropiques, éd. Pocket, 2001, p. 169.

Chaque époque est un état d’esprit. Une époque en bout de course, telle que nous la vivons, doit changer d’état d’esprit, se réinventer. C’est un autre parallèle à faire avec la Renaissance. Elle fut une période charnière entre le Moyen-Âge et l’ère moderne, tout comme notre temps en annonce un nouveau. Cet avenir est déjà contenu en germe dans ce que nous sommes. C’est ce que l’Occident gardera de la modernité quand il sera passé à autre chose. Et puis, il y a les oripeaux dont les générations à venir choisiront de se départir. Ce travail de tri nous incombe dès à présent. Il a déjà commencé. Dans cette optique, les Notices constitueront un tamis sur lequel sera déversée toute la poussière de ce début de siècle. On verra bien ce qui en ressortira…

L’exigence universitaire. L’université est une école formidable. Quant à la faculté de droit, n’en parlons pas : en toute objectivité, elle en est la quintessence. On y apprend à lire, à écrire, à réfléchir, à parler. Réellement. Pas à déchiffrer, griffonner, cogiter, baragouiner. Lire entre les lignes, comprendre chaque nuance, écrire avec justesse, peser chaque mot, réfléchir au-delà des apparences, faire le tour d’une question, analyser une situation complexe, proposer une solution équilibrée… Dans ces conditions, pourquoi quitter un tel paradis ? Pour prêcher la bonne parole, pardi ! C’est bien connu, le droit mène à tout à condition d’en sortir. J’ai trop souffert du poids des canons universitaires : s’en tenir au sujet, même si le sujet en appelle un autre, soulève un lièvre, joue les prolongations. J’ai voulu embrasser le monde pour exercer mon apostolat hors d’un vase clos. Désormais, je règle mon activité intellectuelle et professionnelle sur ma propre fantaisie et sur celle de mes clients. L’actualité, les missions et les circonstances renouvellent sans cesse les sujets de recherche : les plantes, les plateformes digitales, les chaussures, le recrutement. Mais parler de tout et de rien n’est pas dire n’importe quoi. Tout cela contribue à examiner nos habitudes, à remettre en cause nos automatismes, à envisager de meilleures façons de faire.

L’érosion des règles. Le présent projet littéraire vise à la création d’une mosaïque de Notices. On comprend donc que ce « tout » fait de « riens » ne vaut pas par ses bagatelles mais par l’ensemble. C’est la collection qui a de la valeur. Mais chaque pièce n’en est pas dénuée pour autant. Elle remplit son office en répondant à une question. Ce faisant, elle assure une fonction sociale : transmettre des petites ficelles, donner des lignes directrices, former un cadre. Le libertarisme excessif de Mai 68 a fait voler en éclats tout ce qui pouvait servir de repères aux nouveaux arrivants dans le grand jeu de la vie (la génération suivante). Exit les leçons de choses, l’enseignement de la civilité, les préceptes religieux, les conseils de grand-mère, les morales de l’histoire. Résultat des courses : une époque sans limites, sans frontières, sans grille de lecture. Toute règle peut être discutée, étoffée, amendée, écartée… à condition qu’elle existe. La modification de la règle n’est pas un problème. C’est son absence qui en est un. Car, hors de règles préexistantes, que dire, que combattre, que choisir et, finalement, que faire ?

Les marchands de bonheur. Quoique nécessaire, ce vent de liberté a tout soufflé sur son passage, jetant le bébé avec l’eau du bain. Mais faire disparaître les réponses (même des réponses toutes faites ou datées) ne fait pas disparaître les questions. Ainsi Google est-il devenu le grand manitou d’un XXIe siècle déjà bien fatigué. Comment un moteur de recherche a pu se changer en une lampe à huile qu’on frotte à longueur de journée pour faire surgir un bon génie, en un miroir qu’on interroge sans cesse pour se rassurer ?19Génie, mon bon génie, dis-moi comment devenir la plus belle. Dis-moi comment me faire des amis. Et comment changer une ampoule. Et que faire ce week-end. Et quoi manger ce soir. Et où emmener les enfants pour leur anniversaire… Les conseils plus ou moins utiles fleurissent sur le web, avec leur armada de gourous englués dans les conflits d’intérêts. Les contenus gratuits et de qualité ne sont pas si fréquents sur internet, hors des sites institutionnels bien sûr20Ceux du Gouvernement, des universités, des bibliothèques et des musées, les encyclopédies et dictionnaires, etc.. Généralement, on trouve soit des articles en libre accès sans grande exigence qualitative soit des notes d’experts sur abonnement. Entre les deux, émergent des blogs de professionnels ou de spécialistes qui utilisent leur site pour promouvoir leur activité de conseil, ce qu’on ne saurait leur reprocher. Car ces sites deviennent parfois une référence dans leur domaine. C’est le pari que veut faire Notices quant à l’écriture de règles, de méthodes, d’antidotes. L’avenir dira si cette contribution était attendue.

 

Maître des Cassoni Campana, Thésée et le Minotaure, début XVIe, musée du Petit Palais, Avignon