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Comment croire sans voir

Présenté au monde le

Un monde juste. Comme un gros chat qui somnole, la marche ordinaire du monde ronronne en ruminant justice, confiance et vérité. Un peu comme la fidélité est la règle dans un couple. Vous me répondrez qu’il y a des maris cocus et des épouses trompées. Certes. Mais la meilleure preuve que la fidélité est la règle1Cf. le concept de règle ici et ., c’est que l’adultère fait toujours des histoires — alors qu’on n’imagine pas pouvoir être blâmé pour sa fidélité… Il en va de même pour la justice, la confiance et la vérité : l’injustice, la défiance et le mensonge suscitent le ressentiment, la colère, la vengeance. Dans une citation que je n’ai pas pu retrouver et que je cite d’après une autre citation2C’est vous dire si la source est fiable. Voir Jean STAUNE, Notre existence a-t-elle un sens ?, Presses de la Renaissance, 2007 (réédité en 2017 chez Pluriel), p. 31., KANT explique qu’

une société dans laquelle tout le monde mentirait, volerait ou mépriserait son prochain serait invivable.

Un monde croyant. Aussi surprenant que cela puisse paraître, notre monde contemporain, prétendument rationnel — plus technologique, hygiéniste ou scientiste en réalité que raisonnable et raisonné — fonctionne selon des principes qu’on dirait volontiers moyenâgeux : la confiance, la croyance, la foi. Nous passons notre temps à croire sans voir. D’ailleurs, croire en voyant n’est plus croire mais savoir. Or nous croyons à longueur de temps, sans voir, tout simplement parce que nous n’avons pas le choix. L’avenir reste inconnu. Nous ne pouvons pas voir ce qui n’existe pas encore. Nous ne pouvons que l’imaginer et espérer — ce qui est encore croire — que le résultat désiré sera obtenu.

Un monde confiant. Le contrat, l’assurance ou la prospective ne sont pas des mécanismes de prédiction. Ils ne disent pas ce qui va advenir. Ils n’écartent même pas le risque. Ils cherchent juste à limiter le risque encouru ou à protéger contre les conséquences négatives d’un risque qu’on courra toujours. Mais le contrat reste un outil de prévision3Faire ses courses, louer un appartement, acheter des vêtements, prendre un abonnement chez un opérateur téléphonique, aller cher le coiffeur ou au cinéma… nous concluons des contrats toute la journée, des contrats qui sont le mode privilégié du commerce, de la circulation des biens (Cf. 1. L’économie) et qui, pour chacun, aménagent le futur.. Il fait naître deux parties qui, généralement4Ce « généralement » réserve l’hypothèse du contrat unilatéral (par opposition au contrat synallagmatique ou bilatéral, dans lequel les deux parties ont des obligations réciproques). Le contrat unilatéral (par exemple, la donation) ne fait naître d’obligation qu’à la charge d’une des deux parties (qu’on appelle le débiteur). L’autre est le créancier., sont à la fois débitrices et créancières5Par exemple, dans un contrat de vente, le vendeur est créancier de l’obligation de payer le prix (il va « toucher » l’argent) mais débiteur de l’obligation de délivrance de la chose vendue (il doit donner le bien). En parfaite symétrie, l’acheteur doit payer le prix (il est débiteur de cette obligation) mais il a le droit de récupérer la chose achetée (il est créancier de l’obligation de délivrance du bien).. Le créancier6Dans le langage courant, le « créancier » est celui qui a le droit d’être payé (donc qui est créancier de l’obligation de payer le prix). C’est par rapport à cette obligation-là (payer le prix) qu’on désigne le créancier et le débiteur. est celui qui croit qu’il va être payé, qui fait confiance au débiteur même si, pour cela, il prend des garanties7Le gage, l’hypothèque, le nantissement, la caution.. D’ailleurs, qui prêterait de l’argent à quelqu’un dont il n’est pas sûr qu’il le remboursera ?

CONFIANCE
(Nom féminin)
1. Assurance, hardiesse, courage8LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Confiance, 1.. Sentiment qui fait qu’on se fie à soi-même9Les mots « confiance », « se fier », « fidélité », « fiable », « foi » et « fidéjussion » ont bien sûr une étymologie commune..
2. Sentiment d’une personne qui se fie à une autre10LITTRÉ, Dictionnaire en ligne, Confiance, 1., qui lui accorde du crédit, qui croit en elle11LAROUSSE, Dictionnaire en ligne Se fier, 2..

Un monde crédule. On comprend que croire ou faire confiance, c’est toujours prendre un risque. Un risque qui naît de l’écart entre une situation connue (le présent) et une situation qui reste inconnue (le futur). Mais sans cela, on n’agirait pas et on ne pourrait tout simplement pas vivre. Vivre en société condamne à devoir se faire confiance les uns aux autres, avec discernement cependant. La confiance n’est pas la crédulité. Le phénomène actuel des fake news, dans un monde pourtant très informé, ne laisse pas de nous interroger sur notre rapport à la réalité et à la vérité12« Je me suis gardé de faire de la vérité une idole, préférant lui laisser son nom plus humble d’exactitude. » (Marguerite YOURCENAR, L’Œuvre au noir, 1968)., sur notre paresse et notre bêtise13« La bêtise, c’est terrible. C’est la mauvaise fée du monde. C’est la sorcière du monde. […] La bêtise, c’est de la paresse. […] La bêtise, c’est un type qui vit et qui se dit « ça me suffit, je vis, je vais bien, ça me suffit ». Et il se botte pas le cul tous les matins en disant : « c’est pas assez, tu ne sais pas assez de choses, tu ne vois pas assez de choses, tu ne fais pas assez de choses ». C’est de la paresse, la bêtise. » (Jacques BREL, interview, Knokke-le-Zoute, 1971)..

Un monde sensé. Si la confiance est impérative en matière d’économie (1) et de politique (2), le sens critique n’en demeure pas moins indispensable. Le monde éphémère qui nous occupe (la société actuelle) — ce monde plein d’artifices, de fictions, de jeux et de stimuli — reste basé sur le réel, sur les sensations, sur la valeur intrinsèque des choses et des êtres. Le sens commun a tôt fait de rectifier les impostures. Naturellement, il n’est pas question d’avoir un jugement aussi sûr en matière de religion (3) ni, a fortiori, d’amour (4). Ce sont là des domaines dans lesquels un certain aveuglement, disons une petite part de mystère, rendent les choses plus… faciles et plus durables.

1. L’économie

La confiance. Comme chacun sait, la raison d’être de l’économie est de produire, répartir et distribuer les richesses. Ces dernières sont ensuite consommées par les individus, en réponse à leurs besoins (se nourrir, se protéger, se divertir). Ces processus reposent sur la division du travail14Entre des professions, des métiers et des secteurs (le bâtiment, l’agro-alimentaire, l’industrie pharmaceutique). et sur l’échange des richesses produites (c’est le commerce15Le commerce est un « échange » à titre onéreux.). Or il y a un préalable essentiel à ces échanges massifs16Cf. la production et la consommation de masse.  : c’est la confiance réciproque. On doit être sûr que les biens achetés seront livrés, que les services payés seront exécutés, que l’argent gardera sa valeur. C’est une triple confiance qui est nécessaire au commerce, à l’industrie et à la finance : la confiance dans la monnaie, la confiance dans les produits, la confiance dans l’avenir.

La confiance dans la monnaie. La confiance du système dans la monnaie est essentielle, puisque toutes les transactions se paient en argent. J’insiste sur le fait que, juridiquement, payer en argent n’est pas un pléonasme. Payer signifiant exécuter une obligation, le paiement en argent n’est qu’une modalité d’exécution. On peut également payer en nature. Pensez à l’alternative du troc. Mais il est certain que l’écrasante majorité des transactions se solde par un paiement monétaire. D’où l’importance, pour le système, de la stabilité de la monnaie. Vous pouvez ranger dans cette case tous ces mots étranges que sont la dévaluation, l’inflation et les taux directeurs. C’est une des problématiques de la zone euro. Je ne détaille pas. J’ajoute quand même le risque de crise, les faillites bancaires et les krachs boursiers17On a gardé en tête ces images de files d’attente devant les banques ou les photos des brouettes de billets dans les manuels d’histoire..

La confiance dans les produits. En temps normal et du point de vue des consommateurs, c’est surtout la confiance dans les produits et, accessoirement dans les entreprises, qui est essentielle. D’où l’importance donnée à la traçabilité, à l’origine des matériaux, à la composition des produits. D’où également le choc produit dans l’opinion par les scandales alimentaires. D’où aussi le développement de labels et de prix, des AOC et AOP18Appellations d’origine contrôlée et protégée.. D’où enfin l’avènement d’UBER et des plateformes digitales. Pour l’entreprise, l’un des plus grands dangers actuels est le manque d’authenticité et de transparence. C’est la cause principale du vaste mouvement d’ubérisation. Afficher à des fins marketing des valeurs qu’on ne respecte pas à l’égard de ses collaborateurs, de ses fournisseurs, voire de ses consommateurs expose plus que jamais au risque de réputation. Un risque qu’on peut cependant prévenir en faisant un test de résistance médiatique ou en appliquant les préceptes de l’intelligence décisionnelle.

La confiance dans l’avenir. Pour investir ou embaucher, l’entrepreneur doit avoir une certaine confiance en l’avenir. C’est, pour un gouvernement, la plus difficile des confiances à susciter. Évidemment, elle suppose ce qu’on appelle abusivement la sécurité juridique et qui renvoie à la stabilité du cadre fiscal, à la lisibilité des règles de droit, à la prévisibilité des décisions de justice19Donc à la prévisibilité de l’interprétation jurisprudentielle de la norme.. C’est un préalable qui, en 2017, devrait être à notre portée20Même s’il y a longtemps que ces trois conditions n’ont pas été remplies en même temps.. Le reste dépend de l’état d’esprit, de la force de caractère, également du potentiel d’une nation. Certains entrepreneurs sont des magiciens qui réussissent à imaginer ce qui n’existe pas encore21Cf. l’étape 4 de l’intelligence décisionnelle : imaginer une stratégie audacieuse. , avec parfois une pointe de mégalomanie il est vrai. Mais ils ont compris que, dans une économie concurrentielle, l’entrepreneur ne peut avoir que deux attitudes : la réaction ou l’anticipation. Réagir, c’est se réveiller en sursaut et se mettre à faire comme les autres. Anticiper, c’est inventer ce que les autres essaieront ensuite de copier. En des termes plus proches du titre de cette Notice,

« La réaction, c’est croire ce qu’on voit. L’anticipation, c’est voir ce qu’on croit. »22Michele LUKIN, traiteur et restaurateur, au salon HEAVENT Paris, le jeudi 16 novembre 2017.

2. La politique

La fidéjussion. On perçoit, sans grande surprise, qu’économie et politique sont étroitement liées et que la confiance dans l’économie ne saurait se passer de la confiance dans l’action politique. Vaste programme… Juridiquement, la fidéjussion est le fait de cautionner, c’est-à-dire de garantir une dette. C’est évidemment l’étymologie commune et un certain sens de la fantaisie qui me poussent à employer le terme23Cf. ci-dessus, note 9.. Le fidéjusseur est la caution, le garant d’un débiteur. D’ailleurs, si vous êtes garants, avec votre conjoint, du paiement du loyer de votre enfant étudiant, vous et votre conjoint êtes cofidéjusseurs. Vous le saurez. Mais quel lien y a-t-il avec ce dont on parle ? C’est que croire sans voir en politique peut se traduire par cette question : comment voter — et donc engager l’avenir — en ignorant si le futur élu sera à la hauteur de sa tâche ? Vous conviendrez qu’en ces temps de défiance, la question ne manque pas de sel… La réponse tient en deux mots : engagement et responsabilité.

L’engagement. La monarchie ayant été abolie et la République instituée, les charges publiques ne sont pas censées être transmises par filiation. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, la DDHC pour les intimes, dispose24La loi dispose, tandis que le contrat stipule. On parle ainsi de dispositions légales ou réglementaires et de stipulations contractuelles. Cette différence de terme renvoie à la source de la contrainte. Le contrat est personnellement consenti quand la loi, consentie collectivement par la Nation, s’impose à l’individu hors de son propre consentement. ainsi que :

« Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. » (article 1er)

« Le principe de toute Souveraineté réside essentiellement dans la Nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. » (article 3)

« La Loi est l’expression de la volonté générale. Tous les Citoyens ont droit de concourir personnellement, ou par leurs Représentants, à sa formation. [] » (article 6)

« La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. » (article 12)

Il en résulte que la politique est (réputée être) faite par les citoyens qui, élus ou non25L’engagement politique ne se limite pas, en effet, à l’exercice d’un mandat. Manifester, rédiger des tracts, monter une association, tenir un blog peuvent également relever de l’engagement politique., choisissent de s’engager. Or s’engager signifie se donner en gage, c’est-à-dire en garantie de sa promesse ou de son action, en l’occurence de son action politique. L’engagement comporte donc une prise de risque, une mise en danger, en ce qu’il oblige à assumer ses actes et prises de position. C’est le risque d’être critiqué, pris à parti, voire menacé.

La responsabilité. Plus encore que sa responsabilité pénale ou civile (que j’élude à des fins de concision), l’élu ou le citoyen engagé met en jeu sa notoriété, son honneur, sa tranquillité. Les sanctions politiques (prendre une veste) ou médiatiques (se taper la honte) peuvent être très violentes26Sur les casseroles aux fesses, voir Variations sur le sparadrap du capitaine Haddock., mettre fin à une carrière, obérer toutes chances de rebond. Si en République le ridicule ne tue plus, il vexe encore. D’autant plus que la vindicte populaire ne connaît pas de prescription. Ainsi pourraient en dire la rumeur et le buzz :

« J’ai bon caractère mais j’ai le glaive vengeur et le bras séculier. L’aigle va fondre sur la vieille buse. »27Bernard BLIER dans le film Faut pas prendre les enfants du bon dieu pour des canards sauvages, 1968, réal. et dial. Michel AUDIARD.

Cette citation — ample et ronde, vous en conviendrez — fait référence à la puissance de Dieu (« le glaive vengeur ») et à la justice des Hommes (« le bras séculier »28L’adjectif séculier (signifiant « dans le siècle ») s’oppose à régulier (conforme à la règle, au sens de règle de Saint-Benoît). Cette distinction renvoie à l’opposition que faisait le Moyen-Âge entre ce qui relevait, d’une part, du règne de Dieu et, d’autre part, de la société des Hommes (le pouvoir temporel). On continue de parler du clergé séculier (les prêtres qui vivent dans le monde) et du clergé régulier (les moines et moniales qui vivent, selon la règle choisie, dans un monastère).). Dans le contexte, c’est une manière de dire qu’en notre société outrageusement médiatique, l’opinion publique se pose en arbitre des paroles et des actes. C’est aussi un rappel de ce conseil bien connu : tournez sept fois vos tweets et vos mots avant de les laisser s’envoler.

3. La religion

La modernité. Comment parler de religion dans une époque laïque ? Dieu et toute sa clique29Les saints, les anges, les archanges, les apôtres, les prophètes, les imams, les pasteurs, les prêtres, les moines, etc. ont clairement perdu la cote. Mais la religion existe toujours et l’on voit des fidèles plus fidèles que jamais, des fans de toutes confessions30Christianisme, islam, judaïsme, etc. aussi fanatiques qu’il y a mille ans. C’est que la modernité n’est pas nécessairement, n’est pas intrinsèquement laïque. D’ailleurs, si la place donnée à la religion varie d’une civilisation à l’autre, on n’imagine pas une société humaine sans croyances. La modernité attribue simplement à la foi et à la raison des domaines distincts. Ainsi, tout croyant qu’il est, le prêtre contemporain va chez le médecin lorsqu’il est malade. Et le citoyen n’imagine pas que la Bible soit source de droit.

La religion. Mais les religions qui, progressivement, devaient être balayées par la modernité, n’ont pas disparu. Comment s’en étonner ? Même à des siècles d’intervalle, les humains sont toujours des humains et trimballent avec eux leurs névroses et leurs élans. Il y a en toute personne une aspiration à la transcendance qui ne peut être étouffée, gommée, éteinte. C’est un besoin auquel chaque époque se doit de répondre. Or ces deux mamelles de la modernité que sont la science et l’économie, ne répondent pas à la question. La science montre le comment, elle n’explique pas le pourquoi. L’économie, elle, ne montre pas grand chose. Elle roule. Et les questions, qui n’ont pas disparu non plus, restent sans réponse31Cf. le projet Notices, 1.2, L’érosion des règles.. La religion32Dont l’étymologie est incertaine : relier (relier les humains à Dieu ou les humains entre eux) ou recueillir (recueillir des pratiques et des croyances). y apporte sa contribution, au même titre que l’art, la politique ou la philosophie, même si la religion33À laquelle j’ajoute la spiritualité, l’ésotérisme, le yoga, les arts martiaux, le chamanisme, les médecines douces, etc. reste l’incarnation privilégiée du rapport entre l’humanité et le sacré.

Les croyances. Ayant dit tout cela, je n’ai pas dit grand chose de la question qui nous occupe34Ce qui n’a pas dû vous échapper. : comment croire sans voir ? Autrement dit, comment avoir la foi ? La religion apporte à cette question des réponses plus ou moins datées : des textes, des signes et des messages, des rituels, des paroles et des gestes, toute une liturgie, des reliques et, bien sûr, des miracles. On en pense ce qu’on veut. Je ne crois pas, pour ma part, qu’il soit nécessaire de croire à tout. Une religion propose, elle n’impose jamais. Ce sont les Hommes qui croient pouvoir imposer. Mais la foi, cette « confiance absolue »35LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Foi, 4. que l’on place en Dieu, reste personnelle. Je pense même qu’on peut aller à la messe en auditeur libre, pour entendre un autre discours, pour vivre un temps différent, sans adhérer pour autant à une foi instituée. Il y a des ecclésiastiques qui, dans une très belle langue, disent des mots justes et actuels, des mots qui consolent ou font réfléchir.

FOI
(Nom féminin du latin fides (foi))
1. « Adhésion totale de l’homme à un idéal qui le dépasse, à une croyance religieuse »36LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Foi, 1., « adhésion ferme et fervente »37LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Foi, 3..
2. « Confiance absolue que l’on met en quelqu’un, quelque chose. »38LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Foi, 4.

La foi. Ce que la religion cherche à instiller avant tout, c’est une confiance. Une confiance en la vie autant qu’en Dieu, une confiance en soi et en les autres. Une confiance dont découleront le partage, l’ouverture à l’autre, la sollicitude. Notre monde a oublié qu’il y a dans la foi une beauté pure, dans l’espérance une vraie noblesse. L’espoir est une forme de courage et de désintéressement. C’est également un dépassement de soi qui incite à tendre la main, même quand on n’y croit plus. Un détachement qui engage à avoir un mot gentil, même si l’on n’est pas sûr qu’il sera reçu. Une abnégation qui pousse à joindre sa voix au chœur des Hommes, à ce concert qui s’élève vers on ne sait qui, mais dont aucun être humain n’osera dire que personne là-haut ne l’entend, que personne non plus n’écoute les prières des fidèles rassemblés.

« Être désintéressé, ce n’est pas mépriser l’argent, c’est avoir pour mobile essentiel le désir d’accomplir une tâche d’intérêt commun. »39Auguste DETŒUF, Propos de O. L. Barenton – Confiseur, 1937, Les éditions d’organisation, 1982, p. 45.

4. L’amour

La fidélité. La foi et la confiance en Dieu relèvent de l’amour. Elles sont tout autant une fidélité, qui pousse à revenir boire continuellement à la même source, même lorsqu’elle semble momentanément tarie. Il y a de cela aussi dans les amours humaines. Boire à la même coupe, manger à la même table, dormir au même lit. Il est tacite que la vie de couple implique la fidélité physique. Mais ce n’est que la moitié du chemin. L’amour implique plus encore une fidélité morale et affective, la fidélité à un serment, l’engagement amoureux. C’est pour cela qu’outre le respect, préalable à toute relation saine, le Code civil impose trois devoirs aux époux : la fidélité, le secours et l’assistance40Article 213 du Code civil.. Le premier devoir renvoie évidemment à la fidélité sexuelle. Les deux suivants sont, eux, le signe d’une fidélité moins visible, moins tangible, mais tout aussi essentielle et qui nécessite un engagement quotidien : l’attention, la prévenance, la tendresse.

« Boire, manger, coucher ensemble, [c’]est mariage ce me semble… »41Antoine LOYSEL, Institutes coustumières, 1679, Livre I, Titre II, VI.

La promesse. Toute histoire d’amour commence par un coup de foudre, par un mot, par un baiser. Si le coup de foudre s’éternise, si les mots sont répétés et les baisers renouvelés, le temps changera le béguin en promesse. Une relation amoureuse se construit toujours dans la durée. C’est la répétition d’attentions charmantes, de mots doux et de gestes tendres, la manifestation de petits sacrifices et de ce qu’on appelle les preuves d’amour, c’est en somme toute une intimité partagée qui donnera corps à l’attachement. Si la jeunesse croit aux « toujours » et aux « jamais », la maturité sait que la promesse ne peut avoir d’autre garantie qu’elle-même, que la confiance et l’engagement mutuels peuvent, seuls, servir de lien. Aussi n’y a-t-il jamais de honte à faire confiance à l’autre. Et quoique le personnage du cocu soit risible dans l’imaginaire collectif, on n’est pas ridicule pour avoir été trahi. Ce n’est pas à l’épouse trompée ni au mari cocufié d’être honteux, mais bien à celle ou à celui qui, ayant pris un amant ou une maîtresse, a manqué à sa parole, a bafoué son serment, a renié sa promesse.

La liberté. L’amour n’est pas l’enfermement. Il repose sur une certaine liberté, qui est aussi une mise en danger. Je ne parle pas du nomadisme amoureux révélé et assumé. Je parle des couples ordinaires, des mariés de l’an 2000, des centenaires enamourés. Ceux qui ne se demandent plus comment croire sans voir en amour, mais comment croire encore quand on a vu. Quand on a vu ce que les années font aux fringants fiancés. Quand on sait que le quotidien use les rêves et les projets d’avenir. Quand on a compris qu’il faudrait toujours faire avec les défauts de chacun. Aimer, c’est laisser à l’autre la liberté d’être soi, aujourd’hui et dans dix ans. Ce n’est pas faire de son couple une image, ni une vitrine. C’est assumer sa propre fragilité et faire le deuil de la perfection. C’est enfin chercher le réconfort dans une union qui ne sera jamais ce qu’on voudrait qu’elle soit mais qui pourra encore donner de beaux fruits si l’on continue de tendre la main pour les cueillir.

Conclusion

Croire sans voir est une problématique mal posée. Car croire suppose de ne pas voir et voir est déjà savoir. Or on ne sait pas grand-chose. Voir sans croire condamne à ne rien changer, à voir toujours la même chose. Il faut croire pour avancer, imaginer pour modifier sa réalité, avoir la foi pour changer le monde…

On dit que l’espoir fait vivre. On dit que tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Eh bien, on a raison !

Mais, croire ne suffit pas. Comme au poker, il faut payer pour voir, payer de sa personne, agir et persévérer, s’engager. Parfois, malgré tous les efforts fournis, on aura cru sans jamais rien voir, sans rien avoir au bout du compte. Croire, c’est en fait risquer d’être déçu. C’est risquer de croire sans jamais voir ni savoir, puis avoir cru à fonds perdus et, bientôt, sombrer dans le désespoir, ne rien vouloir savoir, ne plus vouloir croire.

C’est pourquoi croire est un devoir, une exigence de la condition humaine, qui commande de toujours chercher l’inspiration pour retrouver la foi. Puisqu’on ne peut guère voir sans croire, puisqu’on est condamné à croire avant de voir, on ne doit jamais douter de la nécessité de croire, de croire en espérant voir et de continuer de croire même quand on ne voit pas.

En somme, on peut croire par goût du risque ou du jeu, par sens moral ou par foi en l’humanité, également par pragmatisme ou par entêtement. Toutes ces raisons sont bonnes et même excellentes. Mais elles ne doivent jamais occulter cette autre raison toute simple : tous ceux qui ont fini par voir ont commencé par croire.

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