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Comment vivent les plantes

Comparée au règne animal (dont le genre humain n’est jamais qu’une branche), la vie végétale est singulière. Fragile, frêle, fugace, elle se montre également plantureuse, luxuriante, chamarrée. Admirez l’infinité des déclinaisons de l’existence végétale : les cactus, les peupliers, les bambous, les cacaoyers, les caféiers, les lotus, les piments, les figues, les mirabelles, les eucalyptus, les marguerites, les pivoines, les azalées, les citrouilles, la ciboulette, les albizias, les mandragores, les trompettes de la mort, les reines-claudes ou encore les dragonniers de Socotra.

1. L’essence des plantes

Ce qui frappe au premier regard, c’est l’immobilité. Les Hommes ont peine à croire que la vie se cache dans ce qui ne se meut pas, dans ce qui ne semble rien exprimer. Comme si la discrétion n’était pas digne d’intérêt. Quand les arbres divaguent et chancèlent, c’est à bas bruit…

1.1. La vie végétale

Par définition, les plantes « végètent ». Au sens propre, ce verbe renvoie au mode de vie des végétaux : respirer, se nourrir, pousser et croître, autrement dit accomplir les fonctions propres au développement végétal. Ce verbe est issu du mot latin vegetus (vigoureux). Mais il a pris un sens différent. Désormais, au figuré, « végéter » recèle une connotation péjorative. C’est vivre une existence amoindrie ou ralentie, qu’on stagne à un niveau médiocre, qu’on en soit réduit à l’oisiveté ou qu’on mène une existence monotone et sans intérêt, une existence purement organique, aux facultés intellectuelles diminuées, amuïes, voire anéanties. Cette acception du terme montre le peu de considération des humains pour les végétaux : ce qui ne parle ni ne bouge ne peut pas valoir grand-chose.

1.2. La longévité végétale

Éloignée des modes d’existence animale, la vie végétale se distingue également par ses connotations artistiques et minérales, presque immortelles. Les arbres, semblables aux sculptures d’une intelligence supérieure, survivent aux Hommes. Des racines à la cime, du cœur à l’écorce, une ardeur presque décharnée les fait rocs1« Et les arbres ont-ils toujours, Ce grand besoin de feuilles de ramilles, Et tant de silence aux racines ? » (Jules SUPERVIELLE, Donnez-moi des nouvelles du monde, in Le forçat innocent, 1930).. Nécessairement périssables, ce sont aussi des passagers de la vie sur Terre. Mais ils donnent à voir une fermeté et une vitalité que les humains, inconstants par nature et si menus dans le monde, leur envient. La dormance des graines et des bourgeons puis leur levée, de même que le soutien des tissus morts par les parties vivantes montrent que la mort et la vie végétales sont intimement mêlées. Certains végétaux atteignent d’ailleurs des records de longévité, jusqu’à devenir multimillénaires.

2. L’énergie des plantes

Pour survivre dans des milieux extrêmes sur des temps très longs, les plantes ont un secret : un mode d’existence minimaliste, basé sur l’énergie solaire. Comme tous les êtres vivants, les végétaux absorbent de l’oxygène et expulsent du gaz carbonique. Mais ils font également l’inverse : c’est la photosynthèse.

2.1. La photosynthèse

Cette opération vise à créer de l’énergie glucidique à partir d’eau et de gaz. Grâce à la chlorophylle (un pigment vert), les plantes captent l’énergie solaire qui leur permet de transformer en molécules de sucre l’eau et le gaz carbonique puisée dans le sol ou capté dans l’atmosphère. La photosynthèse se déroule en deux phases : captation de la lumière solaire (phase lumineuse) et synthétisation de la matière (phase obscure). Or cette double opération produit un déchet, qui s’avère une source de vie pour tous les habitants de la Terre : l’oxygène.

2.2. L’oxygène

Ainsi les plantes sont-elles plus que le produit des sols : elles modifient l’atmosphère et façonnent la vie sur Terre. Ce sont elles qui ont fait de la Terre une planète respirable. Comme ce processus consiste à transformer la matière en utilisant la lumière du Soleil, les plantes sont dites autotrophes. Par opposition aux êtres hétérotrophes, elles fabriquent leur propre matière organique à partir d’éléments minéraux. Autrement dit, elles se nourrissent seules et constituent, par conséquent, le premier échelon de nombreuses chaînes alimentaires. D’où l’importance des forêts pour la vie animale en général et humaine en particulier.

3. La riposte des plantes

Les végétaux vivent quasiment d’amour et d’eau fraîche. Ils puisent leurs ressources dans l’eau, l’air et la terre. Ce régime, qui leur fait la taille si fine et l’allure gracile, leur convient parfaitement.

3.1. Les plantes carnivores

Mais il arrive que certains végétaux poussent dans des milieux pauvres en sels minéraux. Ils doivent alors prendre des compléments alimentaires naturels, riches en phosphore et en azote : des insectes, des acariens ou d’autres petits animaux. Les plantes carnivores ont développé des stratégies pour attirer, capter et digérer leurs proies. Elles ont mis au point de nombreux pièges, passifs ou actifs, qui sont généralement des feuilles modifiées. Voyez notamment les mâchoires de la dionée attrape-mouche, les mucilages des droséras, les outres des utriculaires, le piège à glu des grassettes, le piège à urne des sarracénies ou encore le piège à nasse des Genlisea.

3.2. Les plantes vénéneuses

Mais les plantes ont également développé un mode de défense : il ne s’agit plus de capturer pour se nourrir mais bien d’empoisonner pour préserver l’espèce. C’est la stratégie des végétaux vénéneux. Certaines plantes sont en effet toxiques pour les animaux et l’Homme. Mais un même poison ne sera pas fatal à toutes les espèces, l’objectif étant d’assurer un certain équilibre au sein d’un écosystème. Par exemple, l’acacia empoisonne les antilopes trop gourmandes en produisant du tanin au moment critique. Plus fort, il émet un gaz pour prévenir les autres acacias qu’ils doivent s’y mettre aussi. Dans le même ordre d’idée, les oiseaux ou les chevaux sont peu sensibles à la ciguë qui, en revanche, est très toxique pour les philosophes2SOCRATE qui fut condamné à mort à Athènes en –399 dut, selon la coutume, boire la ciguë.. D’ailleurs certains poisons se cachent dans des végétaux familiers : les pépins de pommes, les feuilles et noyaux des cerises, des pêches ou des prunes, la noix de muscade, les feuilles et tiges des tomates, les fleurs et germes des patates, le muguet.

4. La posture des plantes

Les techniques végétales évoquées jusqu’à présent vous sont probablement familières. Mais vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les plantes poussent droit, y compris sur un sol incliné ? La réponse tient en un mot : le gravitropisme.

4.1. Le gravitropisme

S’agissant de la pousse de la tige ou du tronc, on parle de gravitropisme négatif (par opposition au gravitropisme positif qui concerne les racines). Cela signifie que les plantes ont la capacité à ressentir la gravité et de la prendre en compte dans leur processus de croissance pour savoir pousser droit ou, sur un sol incliné, rectifier leur position. Curieusement, en apesanteur, les plantes poussent quasiment de la même façon que sur Terre. Il faut donc qu’un autre mécanisme entre en jeu. C’est le contrôle postural.

4.2. Le contrôle postural

Les végétaux connaissent leur forme et leur courbure et ils les retouchent en conséquence. C’est que les plantes ne sont pas immobiles : elles effectuent des mouvements d’une infinie lenteur, imperceptibles à l’œil humain, mais bien réels cependant. « L’arbre « se ressent lui-même », il corrige sa posture et adapte sa corpulence ! [Il] se contorsionne lentement en se courbant par la base et en se décourbant par le haut, tel un tai-chi à la recherche de son équilibre ! »3Catherine LENNE, « Comment les arbres poussent-ils droit ? », Des fleurs à notre porte (blog). En fait, les plantes sont dotées d’une boussole intérieure comparable à l’oreille interne des êtres humains. C’est ce qui leur donne ce port de tête irréprochable sur tous types de sols.

5. L’esprit des plantes

Les végétaux sont certes « doués d’une sensibilité et d’une mobilité extrêmement discrètes »4LAROUSSE, Dictionnaire de français en ligne, Végétal.. Mais ils ont su déployer de remarquables stratégies d’adaptation. Nombre d’entre eux possèdent des talents cachés.

5.1. Les dons des plantes

Clouées au sol, les plantes savent communiquer avec leurs congénères et utiliser les animaux pour leur reproduction ou leur nutrition. Elles se meuvent perpétuellement pour conserver leur équilibre. Le mimosa pudique replie ses feuilles au moindre contact : le vent, la pluie ou l’effleurement d’un doigt humain. C’est, en botanique, la manifestation de la thigmonastie, ici défensive : on l’avait vue offensive chez la dionée attrape-mouche. Plus poétique, le Desmodium gerans accomplit des mouvements lorsqu’il perçoit des stimulations sonores : mettez-lui de la musique, il se met à danser. Et n’hésitez pas à renouveler l’opération car l’entraînement lui est profitable. Avec le temps, ses mouvements sont de plus en plus nets, ce qui atteste d’une étonnante capacité de mémorisation. Autre don : le petit pois, le haricot ou la vigne sont d’excellents grimpeurs. Ils enroulent leurs vrilles ou tiges volubiles autour de supports pour prendre appui. Sensations, mémoire, analyse, adaptation, communication : peu à peu, la neurobiologie végétale met en évidence l’intelligence des plantes.

5.2. L’intelligence des plantes

Les végétaux ne connaissent pas la locomotion, ils ne vivent pas l’existence sémillante et volage des oiseaux, mais ils influencent le comportement des végétaux et animaux alentour. Ce ne sont pas les plantes qui sont passives : ce sont les Hommes qui ne sont pas sensibles à leur danse, à leur grâce. Ils auraient pourtant des leçons à en tirer. La légèreté du mimosa, la majesté du chêne, la persévérance du séquoia, la sérénité de l’aubépine, la résilience du roseau5« Je plie, et ne romps pas. » (Jean de LA FONTAINE, Le chêne et le roseau, in Fables, 1668). : il y a dans chaque plante quelque chose de sacré6« Il y a quelque chose de sacré dans tout être qui ne sait pas qu’il existe, dans toute forme de vie indemne de conscience. Celui qui n’a jamais envié le végétal est passé à côté du drame humain. » (CIORAN, La chute dans le temps, 1964)., qui mérite qu’on l’estime et qu’on la protège7« J’ai fondé la Société protectrice des végétaux. Nous sommes en train de poser des matelas sous les arbres pour amortir la chute des feuilles. » (Alphonse ALLAIS, Pensées, textes et anecdotes, Le cherche midi éditeur, 2000, p. 53).. Les animaux tirent leur nom du souffle de vie qui les anime. Peut-être faudrait-il que le verbe végéter retrouve sa signification première et qu’aux végétaux, les Hommes reconnaissent aussi le droit de vivre et de croître, le droit d’exister selon ce qu’ils sont, avec humilité et torpeur, entre évanescence et gravité.

Sources