CréativitéEsprit

Comment trouver son ikigaï

Présenté au monde le

Un concept japonais. Est-il besoin de préciser que je ne suis pas japonologue ? Probablement pas… L’honnêteté intellectuelle commande cependant d’indiquer en début de Notice que j’ai rédigé les paragraphes qui suivent à partir d’articles glanés ici ou là sur le net. Le lecteur en mal d’informations (plus) fiables se tournera vers de vrais livres en papier, vendus dans les bonnes librairies. Cette précaution liminaire étant prise, rappelons pour ceux qui ont loupé le train que l’ikigaï est un concept qui nous vient tout droit du Japon et qui a fait le buzz il y a quelques temps. Cette approche de l’existence serait le secret des Japonais qui vivent centenaires1Voir également cet article scientifique en anglais..

Une raison d’être. L’ikigaï (visiblement orthographié ainsi : 生き甲斐) renvoie littéralement à la joie de vivre, à ce pourquoi l’on vit, à sa raison d’être, autrement dit à ce qui motive à se lever le matin et vaut la peine d’être vécu2S’occuper de sa famille, courir vite, cultiver son jardin, voyager loin, construire des châteaux de cartes, aimer son conjoint, réaliser des films, créer des évènements, tendre la main aux autres, prier Dieu, écrire la règle du jeu. C’est aussi la récompense de son existence, l’effet qu’elle produit, une forme d’espérance également et de dignité, un idéal d’équilibre, la voie à suivre pour être heureux, pour vivre en accord avec soi-même. En Occident, on parle plutôt de sens de la vie ou, pour les plus mystiques d’entre nous, de mission de vie. Si vous voyez votre vie comme un jeu, l’ikigaï est le but de votre partie. C’est la passion qui vous engage et vous inspire, vous motive et vous comble, qui peut aussi vous enfermer et vous couper du monde.

Un fil d’Ariane3Cf. le mythe grec d’Ariane, Thésée et le Minotaure.La recherche de votre propre ikigaï est une quête importante à mener. Donnant du sens à l’existence, il rend signifiant chaque évènement que l’on vit, chaque tâche que l’on accomplit. Avoir un but permet de surmonter plus facilement les épreuves et les difficultés. Il pousse à se dépasser et éloigne le doute. Quand on a plusieurs centres d’intérêts (qu’on soit slasheur ou multipotentialiste), il sert de fil conducteur et donne une cohérence à un parcours parfois chaotique, à une vie qui, d’extérieur, peut sembler dissolue ou éparpillée4Dans ce cas-là, l’ikigaï vous permettra également de répondre à la question fatidique : « et vous, vous faites quoi dans la vie ? » Ça facilite grandement la vie sociale… . L’identification de son ikigaï peut aussi susciter la découverte de nouvelles activités, complémentaires à celles que l’on pratique déjà, mais qui manquent pour l’accomplir dans sa plénitude.

L’ikigaï en équations. La recherche de l’ikigaï n’obéit pas à une méthode scientifique. Il faut puiser en soi, faire une rétrospective de son existence, se demander ce qu’on veut pour l’avenir. Cependant, les schémas aident à clarifier les représentations mentales, pour faire émerger les causes de ses actions et lever d’éventuels blocages. La révélation de son ikigaï passe par la résolution d’un jeu d’équations à neuf inconnues, l’ikigaï étant la neuvième. Le premier niveau de résolution consiste à trouver les quatre premières inconnues, les activités que l’on pratique – les éléments – (1). Le deuxième niveau est consacré aux combinaisons de ces éléments entre eux – les fonctions – (2). Le troisième et dernier niveau de résolution suppose de faire le total des éléments et des combinaisons pour trouver l’ikigaï – le résultat – (3).

Ikigaï = Ce que vous aimez faire (1.1) x Ce dans quoi vous êtes bon·ne (1.2) x Ce dont le monde a besoin (1.3) x Ce pourquoi vous pouvez être payé·e (1.4)

Ou :

Ikigaï = Passion (2.1) x Mission (2.2) x Vocation (2.3) x Profession (2.4)

Sachant que :

Passion = Ce dans quoi vous êtes bon·ne x Ce que vous aimez faire

Mission = Ce que vous aimez faire x Ce dont le monde a besoin

Vocation = Ce dont le monde a besoin x Ce pourquoi vous pouvez être payé·e

Profession = Ce pourquoi vous pouvez être payé·e x Ce dans quoi vous êtes bon·ne

Facile ! Jugez plutôt :

♠ 1. Les éléments

Les activités. Les Éléments dont on parle ne sont pas ceux d’EUCLIDE mais les briques de votre ikigaï. C’est le premier niveau de résolution de l’équation. Au brouillon, commencez par reproduire le schéma. Puis essayez de lister et d’y placer ce que vous aimez faire (1.1), ce dans quoi vous êtes bon·ne (1.2), ce dont le monde a besoin (1.3) et ce pourquoi vous pouvez être payé·e (1.4). Faites le tour de vos loisirs, de votre enfance, de vos expériences professionnelles puis identifiez des choses très concrètes et écrivez-les au bon endroit dans le schéma. Vous remplirez ainsi les quatre demi-cercles extérieurs.

1.1. Ce que vous aimez faire

Vos loisirs. Les loisirs sont les passe-temps, les choses auxquelles on s’adonne par plaisir. C’est ce que vous faites spontanément, quand vous avez du temps devant vous et que vous êtes sûr·e que personne ne vous observe. Cette dernière condition est très importante. Que faites-vous quand vous avez le temps d’être vous-même ? Comment occupez-vous vos heures de récréation ? Évidemment, vous regardez (aussi) la télé, surfez sur internet et jouez avec votre téléphone. Mais quel type d’émission regardez-vous ? Quels sites consultez-vous ? Jouez-vous plutôt à des jeux créatifs ou à des jeux de stratégie ? Avez-vous une passion secrète (l’écriture, la lépidoptérologie, le point de croix) que vous pratiquez en dilettante mais avec joie ? C’est peut-être le point de départ d’une passion ou d’une mission…

1.2. Ce dans quoi vous êtes bon·ne

Vos facilités. Les facilités sont les dons que l’on reçoit à la naissance. Ils sont innés, même si évidemment le travail ne peut jamais nuire… Ces dons ne correspondent pas forcément à vos goûts. On peut être doué en mathématiques ou en langues étrangères et détester ça. Avoir des prédispositions pour la musique ou le chant n’assure pas qu’on aimera faire ses gammes ou ses vocalises. Il en va de même pour le bricolage, la peinture ou la cuisine. En revanche, de par les progrès rapides qu’elles permettent de réaliser, les facilités sont une importante source de motivation dans la réalisation d’une passion et, plus encore, dans le choix d’une profession.

1.3. Ce dont le monde a besoin

Vos talents. Le découpage entre talent et facilité n’est pas si net. Un talent étant une aptitude particulière pour une discipline, une pratique, une matière, il est certain qu’on n’est pas très loin d’une facilité, d’un don. Mais, d’une part, le talent est plutôt une facilité qu’on a pris la peine de développer, une prédisposition qu’on n’a pas laissée en jachère. D’autre part, le talent en question doit pouvoir intéresser quelqu’un d’autre que vous, être mis au service de la communauté, dans votre famille ou au sein d’une association. C’est par exemple un talent de dessinateur, mais également des capacités de médiation ou encore le sens de l’organisation. Ils peuvent servir de point de départ aussi bien à une mission qu’à une vocation.

1.4. Ce pourquoi vous pouvez être payé·e

Vos compétences. Une compétence est, plus encore qu’un talent dont le monde a besoin, une aptitude reconnue. Ce peut être par un diplôme, par une validation d’acquis professionnels, par des réalisations que vous pouvez montrer. En l’occurrence, la différence essentielle est que le talent en question est une compétence ou une expertise qui intéresse vos contemporains au point d’être monnayable. Elle doit vous permettre de vivre, c’est-à-dire de payer votre loyer et vos factures. Évidemment, un même don, par exemple parler couramment l’anglais, peut se retrouver dans les trois demi-cercles concernés (1.2, 1.3, 1.4). Les compétences déjà dénombrées s’ordonnent généralement autour du choix d’une profession qui, si elle vibre vraiment en soi, s’apparente à une vocation.

♦ 2. Les combinaisons

Leurs fonctions. Les passe-temps, facilités, talents et compétences précédemment désignés doivent déjà vous permettre d’y voir plus clair. Vous savez ce que vous aimez et ce que le monde peut attendre de vous. Si, à ce stade, vous parvenez déjà à identifier une zone commune (plaisir / utilité), c’est un précieux indice pour la détermination de votre ikigaï. Si ce n’est pas le cas, ne vous inquiétez pas. En croisant deux à deux chacune des listes déjà établies, vous allez faire surgir de nouvelles idées : des passions (2.1), une profession (2.4), peut-être une mission (2.2), voire une vocation (2.3). Vous résoudrez alors le deuxième niveau de l’équation.

2.1. Vos passions

Un enthousiasme. Étymologiquement, une passion est une souffrance. C’est celle du Christ mourant sur la croix. C’est aussi un « mouvement de l’âme, en bien ou en mal, pour le plaisir ou pour la peine »5LITTRÉ, Dictionnaire en ligne, Passion, 7.. Ainsi la passion peut-elle être une addiction, ce qui rejoint l’ikigaï dans sa version négative, celle qui coupe du monde. Mais soyons positifs et tournons-nous vers l’aspect joyeux de la passion : la motivation, l’enthousiasme, la « vive affection »6LITTRÉ, Dictionnaire en ligne, Passion, 10.. Située au croisement de ce que vous aimez faire et de ce dans quoi vous êtes bon·ne, la passion est un don exploité avec plaisir. La motivation se régénère d’elle-même : la pratique conduit à l’apprentissage, qui augmente la maîtrise et donne envie de pratiquer toujours plus ou mieux. C’est, par exemple, l’équitation, la sculpture sur bois ou la confection de bijoux.

2.2. Votre mission

Un rôle. Située à mi-chemin entre ce que vous aimez faire et ce dont le monde a besoin, votre mission est plus complexe à définir qu’une passion. C’est clairement un prélude à la révélation de votre ikigaï, puisque c’est déjà, en quelque sorte, votre pourquoi. Une mission est une tâche qui a été confiée, un pouvoir qu’on vous a donné, celui d’aller accomplir une œuvre. D’ailleurs, d’un point de vue étymologique, missionner quelqu’un revient à l’envoyer7D’ailleurs une missive est bien un envoi (en l’occurrence, un message).. Par définition, l’envoi suppose un expéditeur, quelque chose (une force) ou quelqu’un (un dieu) d’extérieur à soi. C’est l’idée d’avoir été poussé, envoyé sur Terre pour jouer un rôle, pour faire quelque chose de particulier que personne d’autre ne saura faire à votre place. La mission est, avec la vocation (2.3) et bien sûr avec l’ikigaï lui-même, l’aspect le plus ésotérique de cette quête.

2.3. Votre vocation

Un appel. Une vocation est un appel. C’est cette voix qui vous parle et que vous entendez, plus exactement votre petite voix intérieure qui vous pousse depuis toujours vers quelque chose qui vous attire et qui revient à chaque fois que vous pensez avoir réussi à vous en débarrasser. Ce sont vos rêves enfouis, vos rêves d’enfant, pas nécessairement irréalisables. C’est encore l’idée d’une prédestination, sorte de combinaison entre vos talents particuliers et les besoins du monde. La vocation est une chose que vous savez accomplir et pour laquelle vous pouvez être payé·e. Mais, par opposition à la profession, la vocation comble une attente plus profonde. Ce n’est pas se contenter de rendre un service interchangeable8Vendre des baguettes de pain, changer des robinets, rédiger des clauses de style.. C’est rencontrer une aspiration du monde, donner le meilleur de soi et en tirer une satisfaction supérieure. Mais ce n’est pas forcément une chose dans laquelle vous étiez particulièrement doué·e. Il a peut-être fallu l’apprendre de manière acharnée.

2.4. Votre profession

Un métier. Par opposition à la vocation, la profession sous-entend une plus grande facilité. C’est un domaine de compétence dans lequel vous avez un certain talent et pour lequel vous pouvez être payé·e. Mais il ne s’agit pas nécessairement d’accomplir une tâche noble ou supérieure. On ne vous demande pas de changer la face du monde, juste de faire votre boulot. La profession implique un statut social, une capacité à gagner sa vie, une reconnaissance de la part de vos pairs, le fait d’être identifié·e sur des savoir-faire. C’est l’emploi que l’on occupe après avoir suivi une formation, passé des diplômes. C’est peut-être ce vers quoi vos professeurs ou vos parents vous ont poussé, sans nécessairement que ça vous plaise. Vous voyez sur le schéma que le cercle « Ce que vous aimez faire » n’englobe pas la profession…

♣ 3. Le résultat

Une quête. Si vous avez rempli les huit cases sur votre schéma, vous pouvez être content·e de vous. Ce genre de réflexion est nécessairement éprouvant. Vous avez probablement fait surgir des souvenirs que vous aviez enfouis, qui vous ont peut-être surpris·e. Une vie est tellement complexe que, parfois, on fait remonter à la surface des choses qui paraissent un peu folles, voire ridicules. Des choses dont on peut avoir honte, mais auxquelles il faut pourtant finir par se confronter. Il est certain qu’on ne peut pas réaliser (tous) ses rêves d’enfant. Mais qu’au moins, vous ne les abandonniez pas sans les avoir reconsidérés à l’âge adulte… Avoir résolu les deux niveaux de l’équation n’indique pas, cependant, que la résolution du troisième soit toute proche. Cette dernière marche est la plus difficile à monter, puisqu’elle ne découle pas réellement d’une opération arithmétique.

L’ikigaï. L’ikigaï n’est pas une phrase formée à partir d’une proposition principale9« Mon ikigaï est de… » et de quatre compléments ou propositions relatives reprenant vos passions, votre mission, votre vocation et votre profession10« … danser, en élevant mes enfants, en donnant des cours de poterie et en coupant les cheveux des gens. ». L’ikigaï, c’est une seule phrase. Qui n’est pas rationnelle mais émotionnelle, qui n’est pas objective mais subjective. L’ikigaï est personnel. Il n’y a pas de logique. C’est spontané. Une manière d’être au monde, intuitive, une façon de se situer par rapport aux autres. Une chose que vous devez sentir et ressentir, plus que comprendre et déduire. L’ikigaï se révèle avec une certaine expérience de la vie, après une écoute attentive de ses aspirations et aversions.

Exemples. Réfléchissez aux gens que vous admirez, y compris parmi vos amis ou les membres de votre famille, des gens qui ont l’air bien dans leur vie, épanouis et sûrs de leur raison d’être. Maintenant cherchez à cerner leur ikigaï. Vous verrez que la plupart du temps, vous parviendrez à mettre le doigt dessus, tellement c’est une évidence, pour eux-même mais également pour les autres11Vous en l’occurrence.. Par exemple, l’ikigaï de Jean-Sébastien BACH était de rendre le sacré accessible aux profanes par sa musique. Celui d’Alexandre ASTIER est de mettre la légende à la portée de tous pour inciter chacun à y participer. Celui de Simone DE BEAUVOIR était de déconstruire les conditionnements des femmes pour leur rendre leur liberté. Le mien est, en toute immodestie, d’écrire la règle du jeu, pour que chacun comprenne mieux ce qui le fait agir et prenne conscience de sa capacité à infléchir le cours des choses.

Et après ? Il va sans dire que le jour où vous aurez trouvé votre ikigaï, il restera du chemin à parcourir. La révélation de son ikigaï ne change pas ipso facto la réalité. Il faut s’y coller. Crise de la quarantaine, reconversion professionnelle, burn out, rupture amoureuse… Négatifs ou positifs, les accidents de parcours, les cassures et les remous sont des occasions de revoir ses priorités, de redessiner son interface de vie, de changer sa programmation mentale. Un ikigaï révélé et vécu améliore considérablement la qualité de vie : n’avoir (presque) plus de doutes, être nettement moins stressé·e et, surtout, n’être plus jamais en compétition avec les autres. Tout s’organise autour de ce centre qui vous fait vibrer, qui vous sert de boussole et vous maintient en équilibre. Vivre selon son ikigaï conduit à suivre paisiblement son chemin, à accorder progressivement son esprit, son corps et son âme. Souriez, vous êtes aligné·e.

♥ Illustration

Kanō MOTONOBU, Peinture sur l’illumination zen, XVIIe siècle, Musée national de Tokyo, Japon.