Politique

Le pragmatisme n’est pas la neutralité

1. Le pragmatisme fait symboliquement autorité

Le monde se divise en deux catégories de personnes. D’un côté, il y a les rêveurs, les idéalistes, les chercheurs fous, les philosophes, les artistes, les écrivains, les théoriciens, les insouciants, les utopistes, les contemplatifs, bref les pigeons. De l’autre, les réalistes, les scientifiques, les comptables, les juristes, les banquiers, les analystes, les journalistes, les rigoureux, c’est-à-dire les gens sérieux, les pragmatiques, bref les winners. Bien sûr, il faut choisir son camp. Les uns et les autres s’excluent mutuellement : on ne peut pas être les deux à la fois.

Or personne n’ignore que les pragmatiques sont ceux qui ont compris la vie, le monde et ses codes, qui connaissent la musique et les règles du jeu. D’ailleurs, si les rêveurs, les chercheurs ou les philosophes savaient faire quelque chose, ils feraient des affaires. Ou de la politique. Ils ne perdraient pas leur temps en chimères. Derrière l’ironie1On m’a suffisamment reproché d’être idéaliste…, se cache un état de fait : dans le débat public ou les discussions privées, le pragmatisme est un puissant argument d’autorité. Le mot « théorie » comporte plutôt une connotation péjorative. C’est une réalité qui en dit long sur l’état d’esprit de notre époque.

PRAGMATISME
(Nom masculin — Du grec Pragmatikos, qui concerne l’action)
1. (Philo) « Doctrine qui prend pour critère de vérité d’une idée ou d’une théorie sa possibilité d’action sur le réel »2TLFI, Pragmatisme, 1., « le fait de fonctionner réellement, de réussir pratiquement »3LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Pragmatisme, 1..
2. (Par extension) « Comportement, attitude intellectuelle ou politique, étude qui privilégie l’observation des faits par rapport à la théorie »4TLFI, Pragmatisme, 2., « qui s’adapte à toute situation, qui est orienté vers l’action pratique »5LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Pragmatisme, 2..
3. Pseudo argument d’autorité ignorant les idéologies et conditionnements qui sont à l’œuvre à travers lui.

2. Le pragmatisme est une philosophie de l’action

Curieusement, le pragmatisme vient de la philosophie. C’est, à l’origine, une école de pensée américaine6Charles SANDERS PEIRCE, William JAMES, John DEWEY ou encore George Herbert MEAD en furent les promoteurs. qui s’attache aux effets pratiques, aux conséquences concrètes des concepts et des notions. Pour elle, le seul critère de vérité d’une théorie est sa capacité à agir sur le réel. L’expérience, l’empirisme, l’efficacité ou la pratique sont ainsi valorisés, par opposition à la théorisation ou à l’abstraction.

Adapté depuis à la politique, le pragmatisme conduit à adopter une attitude réaliste qui se fonde sur l’observation des faits pour agir sur le réel. Le pragmatisme reste une expression particulièrement saillante du mode de pensée anglo-saxon, largement perceptible dans le processus de mondialisation. Notez que la realpolitik de BISMARCK était déjà une forme de pragmatisme, autant que le machiavélisme de… MACHIAVEL. En leur temps, LOUIS XI, RICHELIEU et VAUBAN furent tout autant des pragmatiques.

3. Le pragmatisme est un art du possible

L’avantage indéniable du pragmatisme est de s’intéresser à ce qui est possible, réaliste, faisable. Ainsi, il ne cherche pas à appliquer une théorie à la pratique. Il part de la réalité pour penser un plan d’actions. C’est encore le meilleur moyen de ne pas faillir par excès d’ambition ou d’illusion. La supériorité affichée de ceux qui se disent pragmatiques vient d’ailleurs de là : voir une limite à l’horizon. Or, selon le mot du même BISMARCK, la politique est un art du possible. Autant pourrait-on en dire des affaires ou de la chose militaire.

Les grandes utopies sociales — le communisme, le phalanstère, les ouvertures faciles — partent de zéro, comme si le monde était à refaire, à dessiner, à construire. Or il est préexistant à notre société, à notre naissance, à notre action. Le monde est à continuer. Nous vivons une époque bouleversée, semblable à ce que a été la Renaissance dans l’histoire du monde : un nouveau souffle, de nouvelles technologies, de nouveaux paradigmes. Mais ces nouveautés s’appliquent à des réalités déjà caractérisées, à des résistances nombreuses, à des représentations erronées. La force du pragmatisme est évidemment d’éviter cet écueil.

4. La neutralité est un conservatisme

Il en découle que le pragmatisme est perçu comme une neutralité. Considérant les faits plutôt que les idées, il ne prendrait parti pour aucune idéologie. Dès lors, il ne serait que la mise en œuvre au plan concret d’une certaine objectivité. Ou, plus exactement, il serait un traitement objectif de la réalité. Prendre les choses comme elles sont plutôt que chercher à les changer. Rester en dehors des conflits et ne pas s’engager. Être ni pour ni contre, bien au contraire.

NEUTRALITÉ
(Nom féminin — de l’adjectif « neutre » signifiant « ni l’un ni l’autre »)
1. Situation d’un État qui reste à l’écart d’un conflit international7LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Neutralité, 1., entre d’autres puissances qui sont en guerre8LITTRÉ, Dictionnaire en ligne, V° Neutralité, 1..
2. (Par extension) « Abstention de ceux qui ne prennent point de parti dans des questions, dans des différends »9LITTRÉ, Dictionnaire en ligne, V° Neutralité, 2., « état de quelqu’un, d’un groupe qui ne se prononce pour aucun parti »10LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Neutralité, 2..
3. (Droit) « Caractère qui s’attache à un impôt (neutralité fiscale) ou, plus généralement, à une loi de finances (neutralité financière) qui n’ont pas pour objectif de modifier les flux et les mécanismes économiques »11LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Neutralité, 4..
4. (Psychanalyse) « Attitude non directive de l’analyste à l’égard des opinions, des projets de son patient »12LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Neutralité, 5..

En effet, la neutralité a pour principe de laisser subsister ce qui existe déjà. Mais laissant faire et laissant passer, elle consolide les structures, accrédite les tendances et cautionne les choix, dans une permissivité qui ne dit pas son nom13Permettre revient autant à influencer les comportements qu’interdire.. Être neutre, c’est donner sa voix à celui qui parle. C’est également la refuser à celui qui se tait. La neutralité est une forme de mollesse qui lorgne du côté des concepts juridiques de régulation14Plutôt que la réglementation. ou de soft law15Par rapport au hard law.. Mais en laissant agir les forces sans les nommer, elle les encourage.

5. Le pragmatisme est toujours un parti pris

Le pragmatisme se fonde sur l’observation des faits pour agir. Certes. Mais il n’y a rien d’objectif là-dedans. L’observation des faits suppose leur sélection et leur interprétation. Or ces deux opérations intellectuelles mobilisent nécessairement des partis pris. Sélectionner c’est choisir, ce qui nécessite des critères. Interpréter c’est évaluer, ce qui suppose des valeurs.

Un fait n’est pas intéressant dans l’absolu. Il ne l’est que relativement à une certaine représentation du monde, aux préjugés du temps, aux évidences de la société. Ainsi, être pragmatique c’est faire primer des valeurs, certes inconscientes, mais qui ne découlent pas de la nature des choses, qui relèvent en fait de choix ou de conditionnements idéologiques.

Ce que le pragmatisme ne dit pas non plus de lui-même, c’est qu’en partant de l’existant, il conduit à réagir aux évènements. Le pragmatisme est moins dans l’impulsion ou dans la programmation que dans la réaction, la riposte, le contrecoup. Dès lors, il reste nécessairement tributaire de l’actualité. Il n’anticipe pas, ne projette pas, ne crée pas. Pire, il ne propose pas.

6. La neutralité n’existe pas

La neutralité, entendue comme un retrait ou un désengagement, se veut une sorte de grandeur, de dignité, de noblesse. Elle porte à se croire au-dessus du lot. Trop souvent pourtant, elle n’est qu’indifférence, que tiédeur, que lâcheté. Et quand elle ignore que, ne prenant aucun parti, elle en prend quand même un, elle est une forme de bêtise.

Rester neutre, ne pas diriger, ne pas intervenir, c’est implicitement mais nécessairement appliquer des idéologies, des idéologies devenues tellement prégnantes et diffuses qu’elles en sont invisibles : la mondialisation, la colonisation, le patriarcat, la consommation, la violence économique, les hiérarchies, la propriété individuelle, le libéralisme et même la liberté, notre liberté chérie16L’expression est tirée du sixième couplet de la Marseillaise., dégénérée en une loi du plus fort.

SARTRE l’a dit : chaque être humain engage avec lui l’humanité entière17« … notre responsabilité est beaucoup plus grande que nous ne pourrions le supposer, car elle engage l’humanité entière. […] Ainsi je suis responsable pour moi-même et pour tous, et je crée une certaine image de l’homme que je choisis ; en me choisissant, je choisis l’homme. » (Jean-Paul SARTRE, L’existentialisme est un humanisme, 1946).. Tout est politique, puisque chaque parole, chaque acte, chaque abstention exprime une vision du monde. N’en déplaise aux sceptiques : le pragmatisme est autant vecteur d’opinion que les utopies. Mais les utopies ont le mérite d’essayer de faire avancer le monde. D’essayer de faire avancer ce qui n’est qu’un jeu de singes égarés dans le vaste monde.

Sources