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Quadriller le monde avec trois mots

Se déplacer. La vie humaine, comme celle de tous les animaux1Par opposition aux végétaux qui, eux, sont fixés au sol., repose sur le déplacement. À l’origine, la locomotion2La capacité à se mouvoir. était une nécessité pour trouver de l’eau et de la nourriture, également pour se reproduire (rapprochement) ou pour échapper aux prédateurs (éloignement). On se déplace aussi pour produire les ressources, pour les gérer, pour les distribuer, pour les recycler et l’on voyage pour se dépayser, pour commercer, pour apprendre. Quand la vie est intenable, on migre ; c’est toujours un déplacement physique.

Se repérer. Ainsi, outre la locomotion, le voyage suppose la maîtrise de l’environnement. Il faut pouvoir se repérer et s’orienter, savoir évoluer dans l’espace, l’évaluer, le mesurer. Aujourd’hui, on a le GPS3Le Global Positioning System, qui est un système de localisation par satellite. ; avant, on avait les cartes et la boussole, le compas et le sextant. Un espace se définit toujours par la présence d’au moins deux éléments : un corps et un repère, c’est-à-dire le voyageur et une marque « permettant de s’orienter dans l’espace, de localiser quelque chose, d’évaluer une distance, une mesure, une valeur »4LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Repère, 1..

S’accorder. Ces repères sont généralement des conventions : les coordonnées géographiques5Formées de la latitude, de la longitude et de l’altitude. reposent, par exemple, sur une certaine modélisation de la Terre6Le système géodésique.. Mesurer la Terre, la découper, la quadriller : rien de cela n’est naturel ; c’est le fait des explorateurs et des géographes. Il faut trouver des repères — les plus pratiques et les plus évidents possible — et se les transmettre ou les mettre à disposition du voyageur : ce sont les adresses, les bornes kilométriques, les panneaux indicateurs.

Se localiser. La vie en société, les échanges commerciaux et la mondialisation rendent impérieuse la nécessité de pouvoir se localiser. Livraison de produits ou appel des secours : rien n’est possible si l’on n’a pas d’adresse précise à communiquer. Or nombreux sont les habitants de favelas ou de townships qui n’ont pas de noms de rue à donner. D’où cette idée géniale de l’entrepreneur américain Chris SHELDRICK : quadriller (virtuellement) la face du monde, la découper en carrés de trois mètres de côté, tous identifiés par trois mots différents.

1. Représenter la Terre

Unifier. Tout commence par une autre invention géniale, française cette fois-ci : le mètre. Vous êtes-vous déjà demandé d’où vient cette mesure ? Pierre MÉCHAIN et Jean-Baptiste DELAMBRE, deux géographes, avaient été mandatés à l’aube de la Révolution française pour établir un système métrique décimal. Le but était d’unifier le pays pour éviter qu’il n’y ait constamment, d’une région à l’autre, « deux poids et deux mesures » entravant le commerce.

Mesurer. Au-delà, il s’agissait aussi d’offrir au monde une mesure universelle, comme un cadeau fait « à tous les hommes, à tous les temps ». C’est une marque de l’esprit français… Il fallait, pour cela, une référence incontestable donc naturelle. Ce fut le dix-millionième du quart d’un méridien terrestre. Imaginez ce que ça a été de mesurer, avec les moyens d’alors, la distance exacte entre Dunkerque et Barcelone, d’appliquer les règles de la trigonométrie en prenant des clochers pour points de repère…

Cartographier. Évidemment, les cartes ne datent pas du XVIIIe siècle. On en trouve trace dès les premiers temps de l’Antiquité sur des supports aussi variés que la pierre, le métal, le parchemin. Aujourd’hui, elles sont informatisées. S’appuyant sur les mathématiques et la géométrie, la cartographie permet de donner une représentation graphique de la géographie et de la géologie. Mais c’est également un art, une activité subjective qui nécessite l’interprétation et la mise en scène des données recueillies. Quand on prend la peine de représenter la Terre, c’est qu’on a une idée en tête.

« La cartographie a pour but la conception, la préparation et la réalisation des cartes. Sa vocation est la représentation du monde sous une forme graphique et géométrique. En cela, elle répond à un besoin très ancien de l’humanité qui est de conserver la mémoire des lieux et des voies de communication ainsi que de leurs caractères utiles ou hostiles à l’activité des hommes. »7Fernand JOLY, Guy BONNEROT, Estelle DUCOM, « Cartographie », Encyclopædia Universalis [en ligne].

2. Pixéliser la Terre

Découper. Chris SHELDRICK avait bien une idée en tête : identifier facilement tout lieu situé sur la planète pour en permettre la localisation. Cette condition de simplicité était impérative pour que le système puisse être largement adopté. C’est pourquoi il repose sur le découpage (artificiel) de la surface terrestre en carrés de trois mètres de côté8Soit neuf mètres carrés, si vous comptez bien.. La Terre ayant une superficie de 510 millions de kilomètres carrés, ce sont approximativement 57 milliards de carrés de trois mètres qui sont ainsi apparus.

PIXEL
(Nom masculin — de l’anglais picture element (élément d’image))
1. « Plus petit élément constitutif d’une image produite ou traitée électroniquement, définie par sa couleur et sa luminosité. »9LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Pixel.
2. « Unité de mesure de la définition d’une image numérique »10« Pixel : définition », Le journal du net.fr..
3. (Pixéliser) Faire apparaître les points d’une image ; convertir une image en pixel ; transformer une image en gros pixels pour en cacher les détails.

Nommer. Mais la pixélisation opérationnelle du monde supposait que chaque parcelle puisse être identifiée. D’où l’idée de nommer chacune d’entre elles avec trois mots, piochés au hasard. En effet, en prenant 40 000 mots dans le dictionnaire et en les associant trois par trois, on obtient 64 milliards de combinaisons. Suffisamment pour nommer les 57 milliards de parcelles. Or ces adresses de trois mots — qui, contrairement aux coordonnées GPS, peuvent être maniées par les gens allergiques aux mathématiques — sont utilisables dans toutes les langues.

Localiser. Grâce à l’application what3words, chacun dispose désormais dans sa langue maternelle d’une adresse internationale11Et même de plusieurs adresses puisque rares sont les maisons ou appartements à tenir sur un seul carré de trois mètres de côté…. Ce système simple a permis de créer des milliards d’adresses uniques pour les milliards de personnes qui en sont dépourvues. Au-delà, on imagine que de très nombreux secteurs — transports, livraisons, navigation, humanitaire — sauront tirer parti de cette innovation aussi simple que géniale. Comme quoi, c’est bien la créativité qui change la face du monde !

D’autres technologies permettent de borner les propriétés immobilières. Par exemple, au Ghana, le système Bitland — sorte de cadastre virtuel — permet d’arpenter et d’enregistrer les titres de propriété sur une chaîne de blocs (blockchain).

Sources