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Les jeux sociaux

« Passé l’enfance, on devrait savoir, une fois pour toutes, que rien n’est sérieux »1Jean ROSTAND, Carnet d’un biologiste, Stock, 1959, p. 24..

Réalité des jeux sociaux. Nous sommes de grands enfants. Nous jouons sans cesse à des jeux que nous nommons entreprise, politique, affaires, journalisme, guerre, famille, sport, art, religion. Les enfants aussi jouent à de semblables jeux2Ils jouent à la marchande ou au docteur… Tout est déclenché par l’expression « on dirait que ». « On dirait que tu serais le … et moi je serais la… », que nous disons « jeux de rôles » car ils ne correspondent pas à notre réalité. Mais des dieux qui nous observeraient diraient la même chose de nous. Nous « jouons » au chef de rang, à la patronne, au salarié, à la citoyenne, au père, à la petite fille. Nous nous forçons à jouer des rôles pour parvenir à nos fins. Et comme il n’existe pas de réalité alternative, nous tenons cette réalité pour seule véritable. Ainsi la Pompadour jouait-elle à la marquise comme une petite fille joue à la marchande : en y croyant.

Inspiration du concept. L’expression « jeu social » est probablement une réminiscence de mes cours de sociologie du lycée. C’est, me semble-t-il, une notion empruntée à Pierre BOURDIEU, sociologue remarquable pour avoir dévoilé divers rapports de domination (masculine, sociale, politique). Les jeux sociaux sont aussi une transposition des « jeux psychologiques » et des « passe-temps » mis en lumière par Éric BERNE3Éric BERNE, Des jeux et des hommes, 1984, Stock.. Avant cela, concomitamment à l’invention du terme de sociologie par Auguste COMTE4La quarante-septième leçon des Cours de philosophie positive (1830-1842) mentionne ce mot qui désigne la science de la statique et de la dynamique sociales (Michel LALLEMENT, « Sociologie — Histoire », Encyclopædia Universalis)., BALZAC avait eu l’idée de relater la comédie humaine, qui est plus justement une comédie sociale5« Il a donc existé, il existera donc de tout temps des Espèces Sociales comme il y a des Espèces Zoologiques. » (BALZAC, Avant-propos de La comédie humaine, 1842). avec ses rôles et ses personnages.

Rôle des fictions. Plus tard, l’anthropologue Claude LÉVI-STRAUSS tirera de ses observations de terrain une théorie des mythes, qui sont les fictions que les Hommes s’inventent pour expliquer et régir le monde6Son approche structurale des mythes figure dans les quatre volumes des Mythologiques.. Or ces mythes ne sont pas l’apanage de la pensée sauvage7Pour reprendre le titre d’un autre de ses ouvrages, publié chez Plon en 1962. mais bien un invariant8Un invariant est, en anthropologie, quelque chose d’universel, qu’on retrouve dans toutes les cultures humaines : la parenté, la cuisine, les confits, etc. de notre espèce. Toute coopération humaine, y compris la société moderne occidentale, se déploie dans un tissu de mythes, de fictions9Cf. le Lexique de Notices, Fiction.et de croyances10Ainsi Pierre BOURDIEU qualifie-t-il l’État de « croyance organisée, [de …] fiction collective reconnue comme réelle par la croyance et devenue de ce fait réelle ». Pour lui, l’État est « le nom que nous donnons aux principes cachés, invisibles […] de l’ordre social ». « L’État est [encore] cette illusion bien fondée, ce lieu qui existe essentiellement parce qu’on croit qu’il existe. Cette réalité illusoire, mais collectivement validée par le consensus. » (Pierre BOURDIEU, Sur l’État. Cours au Collège de France, 1989-1992, Paris : Seuil, Raisons d’agir, 2012.).. Notre marquise de Pompadour n’était pas intrinsèquement, ni naturellement marquise. Ce titre n’était qu’un statut et un rôle artificiels, découlant de fictions c’est-à-dire d’histoires inventées par des Hommes (la monarchie et la noblesse). Mais comme tout le monde autour d’elle jouait le jeu, elle était vraiment marquise. Les rois n’existeraient pas sans les courtisans qui les flattent ni les sujets qui leur obéissent…

Le tableau ci-dessus figure trois hommes (les joueurs) qui incarnent des personnages, des cardinaux qui jouent à l’être en portant des déguisements (les soutanes) et en écoutant une histoire pour adulte (la Bible). Ils n’ont pas conscience de jouer à un jeu social dont l’unique fondement est l’adhésion des autres joueurs (les croyants), un jeu qui leur confère cependant un pouvoir et une dignité réels, qui les oblige également à accomplir certaines charges (assister le Pape — le personnage principal — dans sa mission).

Utilité des jeux sociaux. S’ils ont leurs limites, les jeux sociaux ont d’abord une utilité : celle d’organiser la vie en société. L’humanité est une espèce éminemment sociale ; la survie des individus passe par leur étroite collaboration. Les richesses sont produites à l’échelle du groupe11Par la spécialisation des activités en professions. Certaines personnes produisent la nourriture (les agriculteurs), d’autres construisent les bâtiments (les maçons), d’autres encore transmettent le savoir aux enfants (les professeurs), etc. et chaque personne12Pas seulement les gens riches ou insérés dans la société, mais également les clochards (charité) ou les migrants (aide citoyenne). retire de la société des moyens de subsistance13Des vêtements, de la nourriture, une habitation, des objets, des services.. Mais toute cette organisation14La production, la circulation, la distribution des richesses. suppose la mise en œuvre d’une pensée sociale et symbolique15Qu’elle soit politique, spirituelle, artistique, économique.. Le commerce entre les peuples, l’organisation politique ou encore les jeux olympiques n’existent pas dans la nature, pas plus que l’argent, l’industrie ni la finance. Ce sont des concepts, des abstractions, des inventions qui sont véritablement le fruit de la pensée humaine. Or ce sont ces jeux sociaux fondés sur des fictions — et non les seules avancées technologiques — qui, ayant organisé la coopération entre les Hommes16Cf. l’ouvrage de Yuval Noah HARARI, Sapiens : Une brève histoire de l’humanité, 2014, Albin Michel, 2015., ont permis l’émancipation de l’humanité et l’essor de la civilisation.

Mode d’emploi du changement. Le monde étant ce qu’il est devenu, il devient urgent de le transformer. Or changer le monde suppose d’abord et avant tout de changer la règle du jeu : adapter des jeux sociaux, en supprimer certains, en créer de nouveaux (2). Pour cela, il faut apprendre à les reconnaître quand on s’y trouve confronté, et savoir les identifier alors même qu’ils tiennent — pour l’observateur comme pour le joueur17Cf. le Lexique de Notices, Joueur. — de l’habitude ou de l’évidence (1). Il faut bien comprendre que le monde18Cf. le Lexique de Notices, Monde. entier — la représentation que nous nous faisons de la réalité — reste une imbrication de jeux sociaux qui se complètent et se superposent. Chacun d’entre nous participe ainsi à un entrelacs de jeux sociaux19L’entreprise, la famille, la nation, etc. sont des « histoires ». C’est évident pour l’entreprise et la nation qui n’existent pas dans la nature. Mais la famille, elle-même, n’est pas naturelle, au sens où elle est une conception culturelle de la parenté, une conception qui varie d’une société à l’autre. Ce qu’on appelle « famille » en Afrique n’est pas ce qu’on appelle « famille » en France. Notre conception de la famille est celle de la famille nucléaire, c’est-à-dire constituée autour d’un noyau, le couple. qui constituent son monde, sa vie, son bocal.

JEU SOCIAL
(Locution nominale)
1. Jeu video en ligne « à la mécanique simple, qu’on s’approprie en quelques secondes et qui comprend des fonctionnalités sociales de partage qui facilitent l’émulation et la viralité du jeu »20 B. BATHELOT, « Définition : jeu social », Définitions marketing (site), 28 juillet 2015. ; « mini jeu accessible sur le web, Facebook ou les téléphones mobiles dans lequel il est indispensable de solliciter un ami pour accélérer son évolution et gagner des bonus. »21« Jeux sociaux et social game définition », site de L’Agence 1984.
2. (Sociologie) Sorte de pièces de théâtre jouées dans la réalité par les individus.
3. (Affaires & politique) Activité de groupe permettant aux êtres humains de coopérer afin de satisfaire leurs besoins.
4. Étiquette, mot-clef affecté aux Notices qui abordent des jeux sociaux. Le jeu social met en scène des individus (les joueurs) qui, depuis une place, jouent des rôles et incarnent un personnage (salarié, manager, contrôleur, etc.).

1. Reconnaître un jeu social

Caractéristiques du jeu social. L’intérêt de cette Notice est de théoriser une chose que j’ai continuellement observée depuis mon enfance, que nous pratiquons tous les jours sans nous en rendre compte et qui prend toute son importance dans la vie professionnelle : les jeux sociaux. Ces jeux sont si fréquents — dans la vie professionnelle certes, mais également dans la vie privée et dans la vie publique — qu’en dresser une typologie prouve que le monde est véritablement un théâtre. Nous jouons constamment, à des jeux sinistres, fertiles ou idiots. Ces jeux sont toutes les activités sociales (1) qui visent à la satisfaction d’un besoin déterminé (2) mais qui comportent, en fait, des motivations ambivalentes ou cachées (3). Ainsi dévoyées, ces activités de groupe peuvent s’avérer contreproductives, voire néfastes quand elles font apparaître des distorsions ou des frictions (4).

L’exemple de la réunion de travail. Prenons un exemple plus proche de la vie quotidienne que la lecture de la Bible : la réunion de travail22J’ai paresseusement repris cet exemple de mon livre Hiérarchies.. C’est probablement le jeu social préféré en entreprise. La réunion vise théoriquement à trouver une solution à un problème, à recueillir l’opinion de ses collaborateurs ou, en cas de conflit, à chercher une voie de conciliation. Ça, c’est le but affiché. Dans les faits, vous le savez bien, la réunion permet aux gens de s’écouter parler, de se croire importants, d’être occupés. Elle sert de prétexte en donnant l’illusion de la concertation mais, bien souvent, les supérieurs monopolisent la parole et les exécutants ne mouftent pas pour ne prendre aucun risque. Au final, on sort de la salle sans solution ou avec une pseudo solution, qui se révèlera inapplicable ou inefficace23Évidemment, il faut réserver l’hypothèse de la réunion utile et bien menée.. Il suffira simplement de convoquer une nouvelle réunion dans quelques temps et on pourra jouer à nouveau, en toute insouciance…

1.1. Une activité sociale

Des joueurs et des personnages. Pour que le jeu comporte une dimension sociale, il faut d’abord que les personnes en présence (les joueurs) aient un rôle à jouer. C’est évidemment le cas en entreprise où le rôle figure sur la fiche de poste. Tout comme il y avait dans les comédies de Molière des personnages-types (la soubrette, le valet, le maître, la jeune première, le cocu), il y a dans les entreprises des fonctions attitrées : les ouvriers, les comptables, les managers, les dirigeants, les commerciaux. Mais un vendeur n’est pas vendeur dans sa vie privée. Ce n’est pas l’essence de ce qu’il est. C’est simplement son rôle, sa fonction. Autrement dit, c’est le personnage qu’il interprète dans le contexte précis de son travail. Selon les circonstances de son existence, un même joueur est donc conduit à interpréter d’autres personnages (la fille, l’écolière, la stagiaire, la subalterne, la mère, la directrice, la préfète) et, ainsi, à jouer des jeux sociaux très divers.

Des dominants et des dominés. Tout cela serait fort plaisant si les jeux sociaux n’étaient que des jeux, s’ils ne duraient pas toujours, si les joueurs échangeaient leurs rôles de temps à autre pour incarner d’autres personnages. Mais les jeux sociaux sont généralement figés24Quelques mouvements existent cependant : l’ascension sociale ou le déclassement. et font ressortir des dominants et des dominés. BOURDIEU l’a montré25« Son message central est le suivant : le jeu social, où qu’il s’exerce (quel que soit le champ que l’on observe), repose toujours sur des mécanismes structurels de concurrence et de domination. » (Laurent MUCCHIELLI, « Pierre Bourdieu et le changement social », Alternatives économiques, 1999, 175, pp. 64-67). : le jeu social est le théâtre de la concurrence et de la domination. Il produit nécessairement des gagnants et des perdants26Sachant qu’un même joueur peut être le gagnant d’un jeu (famille) et le perdant d’un autre (boulot).. C’est que le jeu social est l’expression de la vie en société. Il s’y joue beaucoup plus de choses qu’il n’y paraît : affirmation de soi, compétition sociale, quête d’appartenance, appropriation des richesses, exclusion de certains joueurs27Je dis bien « joueurs » et pas simplement « personnages »., extension d’un territoire28Réel ou fictif. Voir le Lexique de Notices, Territoire., écrasement hiérarchique.

« Quand deux individus ont des projets différents ou le même projet et qu’ils entrent en compétition pour la réalisation de ce projet, il y a un gagnant, un perdant. Il y a établissement d’une dominance de l’un des individus par rapport à l’autre. La recherche de la dominance dans un espace qu’on peut appeler le territoire est la base fondamentale de tous les comportements humains, et ceci, en pleine inconscience des motivations. »29Henri LABORIT, dans Mon oncle d’Amérique, film d’Alain RESNAIS, 1980.

1.2. La satisfaction d’un besoin

Une mascarade. Toutes les choses qui se jouent réellement pendant le jeu social sont généralement taboues, à l’exception d’une seule : le but affiché qui — comble du cynisme — n’est pas nécessairement le but réellement poursuivi. Souvent, le jeu social tait ce qui est vrai et dit ce qui est faux, excluant ceux qui, justement, disent vrai, ceux qui critiquent le jeu, ceux qui le révèlent30Les joueurs ont horreur qu’on leur fasse sentir qu’ils jouent. Ils ont besoin de croire que ce qu’ils font est sérieux. Pour que le jeu se déroule au mieux, les joueurs doivent donc ignorer que, précisément, ils sont en train de jouer. ou simplement ne le jouent pas31Dans ces cas, le rappel de la règle du jeu ne tarde pas. On taxe le joueur de mauvais esprit ou de mauvaise volonté.. C’est en ce sens que le jeu social est un jeu, c’est-à-dire une « fiction du faire »32Oscar BARDA, « J’ai cherché une définition du jeu pendant seize ans et j’ai enfin trouvé », Le Nouvel Obs.com, 2 février 2016.. Mais alors qu’un jeu, un jeu d’amusement, consiste à faire quelque chose « pour de faux »33Sachant que c’est bien en faisant « pour de faux » que nous faisons ou apprenons à faire « pour de vrai ». La gamification de la formation ou de l’apprentissage vient de là. Voir le projet Notices, § 2.2, le jeu social fait de la fiction le moteur de la coopération entre les êtres humains. Le jeu social raconte quelque chose de « faux » (d’artificiel) afin d’agir « pour de vrai » (dans la réalité). La politique et les affaires sont donc bien des jeux sociaux qui reposent sur des fictions, comme des jeux de rôles qui font mouvoir les joueurs.

Un moteur. Faire agir les joueurs pour qu’ils collaborent, voilà bien l’objet d’un jeu social ; faire agir les joueurs en leur donnant, dans ce jeu social, un rôle qui fera d’eux des personnages, un rôle qui délimitera leur fonction et leur action dans la poursuite d’un objectif commun. La vie en société s’explique par le besoin que les joueurs ont les uns des autres. Un être humain ne peut survivre seul, il a besoin de ses congénères. C’est la complémentarité. Chacun d’entre eux produit une part des richesses communes et profite d’une (autre) part de ces richesses communes34Le boulanger du village fait le pain pour tout le village. D’autres gens du village construisent la maison qu’il habite, apprennent à ses enfants à lire, fabriquent les vêtements qu’il porte, etc.. C’est la coopération. Le rôle de chacun lui est dévolu en fonction de la place qu’il occupe dans le groupe35En effet, la coopération ne se produit pas en claquant des doigts. Pour que les gens « marchent » dans la combine — une combine qui leur sert pourtant (et les dessert sans doute tout autant) — il faut des règles et des rôles, combinés dans des jeux sociaux.. C’est une fiction. Par des fictions, les jeux sociaux font adhérer les joueurs à leur nécessaire coopération, coopération qui leur permet de satisfaire leurs nombreux besoins : assurer la sécurité, organiser le travail, produire des fers à repasser, cuisiner des repas, transporter des personnes, acheminer le courrier, etc.

PERSONNAGE
(Nom masculin — du latin personna, masque (d’un acteur de théâtre), lui-même composé de per (à travers) et sonna (le son), le masque laissant passer la voix de l’acteur)
1. « Personne importante par son rôle social, par son influence » (synonyme de personnalité publique)36LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Personnage, 1..
2.
Personne représentée dans une pièce de théâtre ou un film (et jouée par un acteur), figurant dans un roman, un conte, une bande dessinée ou figurée dans une œuvre d’art (tableau, sculpture, mosaïque)37LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Personnage, 3, 4 et 6..
3. Par opposition au joueur, personne considérée du point de vue des rôles qu’elle joue38Cf. LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Personnage, 5., des jeux sociaux auxquels elle participe (travail, famille, politique). Dans sa vie, chaque joueur joue, tour à tour ou successivement, divers rôles qu’il se choisit ou qu’on lui indique. C’est le sens de l’expression « camper un personnage » (jouer un rôle, l’incarner).

1.3. Des motivations ambivalentes

Des motivations multiples. Un jeu social étant une activité de groupe, il nécessite que plusieurs personnes acceptent d’y jouer. Or ces joueurs ne voudront participer au jeu que s’il satisfait, directement ou indirectement, un de leurs besoins. Sans cela, ils n’auraient aucune raison de jouer à un jeu qui n’a de jeu que le nom. Mais ce n’est pas parce que les joueurs arrivent à se retrouver sur un objectif commun — qui est plus un consensus qu’autre chose — que tous poursuivent le même intérêt. Celui qui se fait embaucher chez CALOR y rentre-t-il réellement pour fabriquer des fers à repasser ou, plus justement, pour avoir un poste à responsabilité, pour travailler près de chez lui, pour gagner sa croute, pour perpétuer une tradition familiale, pour pouvoir se marier ?

Des motivations imbriquées. Un jeu social (ici une entreprise) affiche un but commun (fabriquer des fers à repasser). Mais les joueurs (les ouvriers, la direction, les managers) n’y adhèrent que très partiellement, occupés qu’ils sont à poursuivre leur propre intérêt : gagner de l’argent, monter dans la hiérarchie, doper leur CV, occuper leurs journées. But commun et buts personnels s’imbriquent donc. Sachant qu’un individu a généralement plusieurs intentions, c’est en fait une kyrielle de motivations individuelles qui télescopent et déforment le but commun. On comprend alors que, chacun poursuivant ses propres intérêts, une multitude de choses se jouent, à tout instant, sur le terrain de jeu.

JOUEUR
(Nom masculin)
1. Participant à un jeu quelconque ou à un sport.
2. Personne qui a la passion des jeux d’argent.
3. Personne qui pratique un instrument de musique.
4. « Personne qui aime prendre des risques pour obtenir un gain important. »39LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Joueur, 4.
5. Par opposition au personnage, personne considérée du point de vue de son essence, de son for intérieur, de son arrière-boutique, de son âme. La distinction entre joueur et personnage est centrale dans la vie sociale.

Des motivations cachées. Les motivations juste évoquées sont (assez) faciles à déceler et (relativement) légitimes. Mais d’autres intentions s’y mêlent fréquemment, qui peuvent très bien être ignorées du joueur lui-même. Ce sont les motivations inconscientes : conforter l’image que l’on a de soi, asseoir sa supériorité, jouer les premiers de la classe ou les trublions, séduire, faire rire, terroriser. Ce qui fait d’une activité de groupe un jeu social, c’est la multitude et l’ambivalence des motivations, des intentions, des objectifs. Il se passe plein de choses au cours d’un jeu social et toujours intervient l’image que l’on se fait des autres, celle que l’on croit devoir renvoyer, celle enfin qu’on renvoie vraiment. Le jeu pose un but commun mais les motivations de chaque joueur pour y jouer sont personnelles et, en plus, certaines sont ambiguës, cachées, iniques. On comprend bien qu’en tant que telles, elles peuvent être contraires aux intentions des autres joueurs mais également — et c’est plus problématique — au but commun, le but du jeu.

1.4. La survenance de frictions

« … le jeu hiérarchique comme les penchants naturels de l’Homme peuvent entraver l’organisation optimale des entreprises. »40Valérie DEBRUT, Hiérarchies : gérer son boss, manager son équipe, Amazon, 2017, Module 1, #3, dernier § (« À retenir »).

Causes des dysfonctionnements. L’ambivalence des motivations est une cause importante de dysfonctionnements. On ne compte plus les entreprises ou les gouvernements qui font et défont, au gré des changements de direction. Comme s’il fallait prouver sa valeur par rapport à son prédécesseur, et non par rapport aux intérêts en jeu. Personne ne peut douter que les motivations personnelles (argent, ambition, tranquillité) interférent avec le fonctionnement des organisations. Mais il faut y ajouter une myriade de schémas inconscients et de conditionnements : les instincts (domination, concurrence), les usages (habitudes et bienséance), les représentations (langage idiomatique et sens commun), les biais cognitifs (jugement, raisonnement, mémoire) — toutes choses que les sciences, notamment humaines, étudient mais qui ne sont pas intégrées, ou si peu, à nos modes d’organisation et de travail.

Effets des dysfonctionnements. Sans surprise, de ces causes méconnues ou ignorées, naissent de nombreux effets négatifs : des conflits, des malentendus, des querelles, de la rancœur, de la jalousie, des anomalies, des retards, du gaspillage, des réclamations, des dégâts, des revendications, du mécontentement, des responsabilités, de la pollution, du bad buzz, etc., etc. Il est sidérant de voir quel amateurisme se cache derrière notre apparente rationalité. Tout bardés d’études, de statistiques et de diplômes que nous sommes, nous créons constamment des surcoûts dans les organisations. Ce, d’une part, car nous écartons sciemment les coûts indirects — parfois inquantifiables il est vrai — de nos prises de décision ; ce, d’autre part, car nous ne pensons qu’en termes économiques et non sociaux, alors même que le social a toujours des répercussions économiques41Le prix d’un management détestable, c’est l’augmentation des arrêts maladie, augmentation qui coûte très cher en fin d’année à l’entreprise, mais contre laquelle on ne lutte pas..

2. Modifier un jeu social

Pistes d’amélioration. Modifier un jeu social n’a d’intérêt que si c’est pour l’améliorer. Mais que signifie rendre meilleur un jeu social ? Le corriger, l’amender, l’enrichir pour le perfectionner ; redéfinir l’objectif du jeu en fonction de l’évolution de la société ; assortir l’objectif principal de quelques objectifs secondaires (valeurs à respecter) ; évaluer l’efficacité du jeu en mettant en balance, d’une part, la mission42La mission de la structure consiste à réaliser son objectif selon ses moyens sans causer de dégâts. de la structure qui porte le jeu et, d’autre part, la réalité de son activité, c’est-à-dire les résultats réellement obtenus ; assurer une meilleure cohérence entre le but du jeu (le but affiché) et sa structure interne, son fonctionnement, les règles qui le régissent.

« La sociologie ne mériterait peut-être pas une heure de peine si elle avait pour fin seulement de découvrir les ficelles qui font mouvoir les individus qu’elle observe, si elle oubliait qu’elle a affaire à des hommes, lors même que ceux-ci, à la façon des marionnettes, jouent un jeu dont ils ignorent les règles, bref, si elle ne se donnait pour tâche de restituer à ces hommes le sens de leurs actes. »43(Pierre BOURDIEU, « Célibat et condition paysanne », Études rurales, n°5/6, 1962, p.109. Repris dans Le bal des célibataires, Seuil, 2002, p. 128).

Champ de l’amélioration. Chercher à améliorer son jeu social devrait être l’objectif de tout dirigeant, de tout gouvernant, de tout capitaine. C’est en tout cas son intérêt. Mais au-delà de ces jeux clairement délimités (une entreprise, un parti, une équipe), il y a le jeu. Ce jeu qui gouverne tous les autres prend différents visages — la nation, l’Europe, la civilisation — mais il les marque tous de son empreinte. Partout dans le monde occidental, on applique les mêmes méthodes, qui produisent les mêmes effets. Des méthodes prétendument rationnelles qui produisent des effets globalement néfastes44Qui ignore encore que le monde va mal ? . Nous devons changer notre manière d’aborder les problèmes, de concevoir des solutions, d’appliquer les décisions. Nous devons changer notre manière de faire et de penser, en redessinant les jeux sociaux qui organisent notre coopération.

Processus d’amélioration. Régler les problèmes économiques, sociaux ou écologiques ne passera que par une réécriture globale des règles du jeu. Mais changer le monde — quelle expression grandiloquente ! — ne peut s’envisager que par le changement de jeux précis, ciblés, circonstanciés. Changer les relations internationales, c’est changer l’ONU ; changer la politique, c’est changer l’État ; changer la consommation, c’est changer l’entreprise. Changer. Mais changer quoi, pourquoi, comment, où et quand ? Voici la recette. Pour changer un jeu social, commencez par en fixer le vrai, le bon but (2.1). Puis, repensez-en les principaux éléments, ceux qui forment la structure du jeu (2.2). Réécrivez-en ensuite les règles, celles qui forgent et modèrent les comportements des joueurs (2.3). Enfin, adaptez l’espace-temps du jeu, aménagez ses lieux et ajustez le tempo (2.4).

2.1. Le but du jeu (pourquoi ?)

Le sens du jeu. C’est le but qui fait le jeu. Sans but du jeu, on n’a pas de raison de jouer puisque le but d’un jeu est précisément d’atteindre le but du jeu. De manière moins tautologique45Une tautologie est un « vice d’élocution par lequel on redit toujours la même chose. » (LITTRÉ, Dictionnaire en ligne, Tautologie, 1), disons que toute occupation — même improductive comme le sont l’activité ludique ou, à moindre degré, artistique — comporte, doit comporter une signification, une direction, un but. L’être humain est sensé : il n’agit de lui-même46L’expression « de lui-même » écarte, bien entendu, l’action contrainte qui n’est pas nécessairement sensée. que si son action a du sens47C’est une clef pour qui se prétend leader : « créer du sens » pour que les gens, séduits, choisissent de suivre.. Cette question très actuelle rejoint en fait une nécessité profonde, ontologique48Métaphysique, « qui relève de l’être » (LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Ontologique, 2). de l’Homme : le besoin impérieux d’être utile. Rien ne crée plus de démotivation que d’avoir à faire, à défaire, à refaire, tel SISYPHE condamné pour l’éternité à rouler son rocher au sommet d’une montagne49HOMÈRE, L’odyssée, chant XI. Contra « Il n’y a pas d’efforts inutiles, Sisyphe se faisait les muscles. » (Roger CAILLOIS, Circonstancielles (1940-1945), Gallimard, 1946). . Il ne peut y avoir de bon jeu sans bon but, c’est-à-dire sans un objectif clair, réaliste et motivant50Comparez avec l’objectif SMART : spécifique, mesurable, atteignable, réaliste et temporellement défini..

La compatibilité des buts. Le monde est fait d’une foule de jeux sociaux. Ce sont même un tissu de jeux sociaux, un enchevêtrement et une superposition de jeux qui font la substance du monde que nous connaissons. Chaque jeu ayant un but, la matière du monde est donc faite d’un agrégat de buts fixés, d’objectifs poursuivis dont rien n’assure qu’ils ne sont pas contradictoires : les buts des jeux Monsanto et Greenpeace sont-ils compatibles ? Si tel n’est pas le cas, qui arbitre51L’Organisation des Nations Unies, l’Organisation mondiale du commerce, l’Organisation mondiale de la santé, l’Union Européenne ?, comment, pourquoi ? Y-a-t-il seulement quelqu’un ou quelque chose qui arbitre ? Dans le cas contraire, suffirait-il de changer et/ou de fédérer nos buts du jeu ? Autant de questions que nous ne nous posons pas ou mal, en tout cas pas en ces termes. Il serait temps, pourtant, de calmer le jeu quand il chahute l’ordre du monde.

Le bon but. On lit entre les lignes que, pour un jeu social, le bon but est celui qui réalise, accompagne ou prolonge l’intérêt général, du moins un intérêt généraliste ou généralisé (l’intérêt d’une entreprise52Juridiquement, c’est la question de l’objet social des entreprises exploitées sous forme de société (Code civil, articles 1832 et 1833.). Un projet de réforme actuellement à l’étude propose de mieux définir le but de ces jeux sociaux que sont les entreprises (Nicole NOTAT et Jean-Dominique SENARD, L’entreprise, objet d’intérêt collectif, 9 mars 2018, p. 6-10)., celui d’une communauté d’agglomération ou encore l’objet d’une institution, telle que la Comédie Française). Un bon but fédère. Il fédère des joueurs, ceux qui jouent déjà le jeu, et il incite de nouveaux joueurs à venir le rejoindre. Ce but est une direction à suivre et un objectif à atteindre, deux choses qui ne trouvent leur sens que par rapport à la situation de départ et aux règles du jeu. Le bon but est celui qui motive les participants, qui les réunit malgré leurs différences et qui ne crée pas de tensions à l’extérieur du jeu. Par là, j’entends que le but du jeu doit être utile, légal et légitime.

Les buts des joueurs. Ce conseil s’adresse aux concepteurs ou maîtres du jeu, s’ils veulent voir leur jeu perdurer. Pour le joueur, c’est différent. Chacun est libre de participer au jeu de son choix, pourvu qu’il en remplisse les conditions d’accès. Mais sa motivation à jouer ne se confond pas nécessairement avec le but du jeu. D’ailleurs, on ne demande pas réellement au joueur d’adhérer au but du jeu, juste de faire mine de le poursuivre. Quels sont les joueurs qui travaillent chez CALOR, d’abord et avant tout, pour fabriquer des fers à repasser ? C’est que le but du personnage ne coïncide pas nécessairement avec celui du joueur. Le but du personnage est sa fonction (sa fiche de poste, son mandat électoral), c’est-à-dire son rôle dans la poursuite du but du jeu (produire des biens, voter la loi). Le but du joueur est, en revanche, sa motivation personnelle à jouer (l’argent, le prestige, la tranquillité).

« On appelle jeu tout procès métaphorique résultant de la décision prise et maintenue de mettre en œuvre un ensemble plus ou moins coordonné de schèmes consciemment perçus comme aléatoires pour la réalisation d’un thème délibérément conçu comme arbitraire. »53Jacques HENRIOT, Sous couleur de jouer : la métaphore ludique, Paris, José Corti, 1989, p. 300.

2.2. Les éléments du jeu (quoi ?)

La structure du jeu. Un bon but — l’idée de la start-up que l’on crée, le projet du parti que l’on fonde — est un bon début. Mais l’objectif n’est rien sans les moyens de l’atteindre. Ce qui fait le bon jeu social, c’est une bonne structure de jeu, c’est-à-dire en même temps un cadre bien posé et une organisation fluide. Il faut qu’il y ait une adéquation et une cohérence entre tous les éléments du jeu. Or un jeu, y compris social, comporte un certain nombre d’éléments incontournables :

  • une situation initiale (la case départ) et une situation d’arrivée (le but du jeu), qui impulsent une certaine temporalité,
  • des joueurs (qui incarnent différents types de personnages, s’échelonnant dans une verticalité hiérarchique et auxquels sont dévolus, par catégorie, un rôle particulier),
  • un plateau de jeu (le cadre spatial — bâtiments, lieux et voies — dans lequel le jeu se déroule),
  • du matériel de jeu (les équipements, les matières premières, les machines),
  • et une certaine prise en compte du hasard : dans un jeu de plateau, c’est le rôle joué par les dés ; dans la vraie vie, c’est l’incertitude liée aux actions et réactions des concurrents, des régulateurs, du public.

L’intelligence du jeu. Pour être efficient, un jeu social doit être pensé comme une structure, un système dont les parties s’emboîtent les unes dans les autres. Imaginez un Rubik’s Cube que vous tournez ou des dominos que vous faites tomber en cascade. Ainsi en est-il de votre jeu social : un tout indivisible, au succès duquel concourent tous les éléments. Un jeu social ne peut être réussi que s’il réalise le juste équilibre entre le but et les éléments du jeu. Il ne suffit pas que le jeu comporte un but utile54D’ailleurs c’est une manière de trouver des idées d’entreprises ou de projets : y a-t-il des buts sociaux qui soient négligés ou délaissés ? ; encore faut-il que le jeu « traite » bien le but, au sens où un livre traite un sujet.

L’évaluation du jeu. Il faut que le jeu se dote des (bons) moyens nécessaires au but qu’il se propose d’atteindre et qu’il les utilise à bon escient. Dans ces conditions, savoir quels éléments du jeu doivent être changés ou améliorés n’est pas compliqué : il n’y a qu’à identifier les dysfonctionnements du jeu et à en rechercher les causes55La méthode figure de manière plus détaillée dans le petit livre rouge du cabinet Notices.. En tant qu’elles demandent un effort, la création d’un jeu social ou la participation à un jeu social représentent un investissement (en temps et/ou en argent). Le but du jeu (ou le but du joueur) sont donc le retour sur investissement attendu. La question est alors évidente : le jeu en vaut-il la chandelle ?

« Entrer dans la vie, c’est accepter d’entrer dans l’un ou l’autre des jeux sociaux socialement reconnus, et d’engager l’investissement inaugural, à la fois économique et psychologique, qui est impliqué dans la participation aux jeux sérieux dont est fait le monde social. »56Pierre BOURDIEU, Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Éditions du Seuil, 1992, p. 32.

2.3. Les règles du jeu (comment ?)

Les règles du jeu. « Aucun jeu ne peut se jouer sans règles. »57Václav HAVEL, Méditations d’été, Éditions de l’aube, Regards croisés, 1998. Voilà une évidence qu’il n’est pas inutile de rappeler, tant l’on voit de concepteurs ou de maîtres de jeux (sociaux) — dirigeants, managers, parents, fabricants — qui ne croient pas devoir expliquer aux participants — salariés, collaborateurs, enfants58Éduquer ses enfants revient précisément à leur transmettre des règles et des repères pour qu’ils puissent exister dans le monde., consommateurs59Les fameuses ouvertures faciles… je pense que le diable en rit encore. — ce qu’ils sont censés faire. Tout jeu fixe simultanément un but à atteindre et les règles à suivre pour l’atteindre (les conditions de la victoire). La difficulté est que, dans un jeu social, généralement, les règles ne sont pas données. Elles sont tacites, implicites, elles épousent le sens commun, elles répercutent les évidences qui font la comédie sociale. Il y a beaucoup de non-dits dans les structures et c’est souvent pourquoi elles connaissent des difficultés. Car les non-dits font naître des malentendus et, bientôt, des conflits.

RÈGLE DU JEU
(Locution nominale)
1. Dans un jeu social, « usage, pratique reconnus et constitués en norme »60ACADÉMIE FRANÇAISE, Dictionnaire, 9ème édition, 2013, Règle, II, 2., « principe, prescription relatifs à [… l’] activité, définis par l’étude, l’expérience, l’usage, et auxquels [chaque personnage] doit se conformer »61ACADÉMIE FRANÇAISE, Dictionnaire, 9ème édition, 2013, Règle, II, 3., « prescription […] s’imposant à tous les membres »62ACADÉMIE FRANÇAISE, Dictionnaire, 9ème édition, 2013, Règle, II, 1. du jeu en fonction de leur rôle ou place ; au-delà, « ce qui guide ou gouverne l’action, la pensée »63ACADÉMIE FRANÇAISE, Dictionnaire, 9ème édition, 2013, Règle, II. des joueurs.
2. Ensemble des normes de comportement qui régissent explicitement ou implicitement les jeux sociaux en fonction de leur but ; système de repères, d’usages et de valeurs qui forment un monde (un bocal), c’est-à-dire un espace réel ou virtuel gouverné par des règles unitaires qui sont la loi du genre (la règle du jeu) ; système de règles écrites — ou plus souvent tacites — qui régulent les rapports entre joueurs, poursuit la réalisation d’un objectif commun et cache des motivations secrètes.

Mécanique de la règle. Une règle est un énoncé qui attache certaines conséquences à un comportement particulier64Plus exactement à un comportement (faire ou donner) ou à une absence de comportement (ne pas faire).. C’est une action assortie d’une réaction, une condition dont découle un effet. Dans chaque structure, coexiste une multitude de règles d’origines et de forces diverses65Les pratiques, les modes, les usages, les obligations juridiques, les réflexes opérationnels, etc.. L’origine de la règle renvoie à sa source, à l’entité qui l’a édictée66Le législateur, la DRH, le manager, la société. et conditionne donc son caractère impératif. La force de la règle, quant à elle, résume son efficacité, c’est-à-dire notamment la nature de la sanction — que se passe-t-il si la règle est violée ? — et la probabilité que la sanction tombe en cas de violation. Indépendamment de la sanction, la facilité à respecter la règle (ce qui est toujours confortable moralement) et son utilité perçue par le joueur concernés vont influencer le degré d’application de la règle au quotidien. On peut résumer toutes ces considérations en une question : comment faire pour que la règle fixée soit appliquée ?

Exemples de règles :

(1) L’utilisation d’anglicismes donne des apparences de sérieux.
Source : mode. Sanction : dédain. Force : moyenne.

(2) À la cantine, on fait la queue pour se servir.
Source : usage. Sanction : engueulade. Force : importante.

(3) Les salariés doivent bénéficier d’un repos quotidien d’au moins 11 heures consécutives.
Source : loi. Sanction : dommages et intérêts. Force : variable67La sanction suppose que le salarié saisisse le Conseil de prud’hommes..

(4) En politique, la prise de décision suppose la consultation de conseillers.
Source : pratique. Sanction : discrédit. Force : faible.

Écrire les règles. La nature a horreur du vide : que vous les posiez ou non, de nombreuses règles régiront votre jeu social et indiqueront ce qui est juridiquement68Le contrat ou le règlement intérieur permettent de déroger à la loi, qui s’applique en l’absence de stipulations contraires., politiquement, socialement, économiquement interdit ou autorisé, ce qui est encouragé et ce qui est découragé. Dans toute structure, l’édiction de règles — le fait de les instituer ou simplement de les révéler — doit être un préalable. Mais ça ne suffit pas. Il faut encore que ces règles soient cohérentes entre elles, qu’elles aillent toutes dans le même sens, qu’elles ne se contredisent pas mutuellement, du moins pas sans que des bornes n’aient été fixées : « la liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. »

L’expérience de jeu. La cohérence des règles correspond à ce qu’on appelle — dans l’univers ludique — le « gameplay », c’est-à-dire l’expérience de jeu, le ressenti des joueurs. On peut définir le gameplay69Pour comprendre et rédiger vos règles, vous consulterez à profit la page Principe de classification du site Game classification. — et c’est essentiel pour votre jeu social — comme « un ensemble de règles de jeu définissant des objectifs à accomplir associées à d’autres règles de jeu spécifiant des moyens et des contraintes pour atteindre ces objectifs »70Julian ALVAREZ et Damien DJAOUTI, « Le gameplay comme critère de classification », Ludoscience.fr (site), 2006.. Il en découle que tout jeu — y compris social — fait naître un univers constitué de règles qui s’appliquent à des éléments71Qu’on appelle des « briques » dans l’analyse du jeu : éviter, atteindre, détruire, créer, gérer, déplacer, aléatoire, choisir, tirer, écrire., dont la jouabilité — en affaires ou en politique, on parle d’efficacité — dépend de la fluidité. Cet univers de jeu contribue à forger l’espace-temps dans lequel se déploie la partie.

INGÉNIERIE DE LA RÈGLE
(Locution nominale)
1. Gymnastique intellectuelle visant à élaborer des normes de comportement (des règles du jeu) ou à mettre en place des éléments incitatifs (c’est tout l’art de l’influence) pour obtenir les résultats escomptés, particulièrement en affaires et en politique.
2. Type général de prestations de conseil proposées par le cabinet Notices à son aimable clientèle et qui englobe au premier chef l’intelligence décisionnelle, mais qui concerne également la stratégie politique ou l’ingénierie rédactionnelle.

2.4. L’espace-temps du jeu (où et quand ?)

Le cadre du jeu. Le jeu est une institution limitée : limitée aux joueurs, limitée dans l’espace, limitée dans le temps. Cette triple limite, à laquelle il faut ajouter le but à atteindre, les contraintes à respecter et les règles de fonctionnement, forment le cadre de jeu. Or la structure formelle du jeu — l’ensemble des règles du jeu concourant à la réalisation du but du jeu — doit être conçue pour créer une certaine signification72Voir la fiction sur laquelle repose le jeu social (Introduction, « Rôle des fictions » et §1.2. La satisfaction d’un besoin).. Dès lors, le cadre du jeu doit venir soutenir sa substance (la signification du jeu) et donner corps au monde73Voir le Lexique de Notices, Monde. du jeu, à l’univers créé par lui. En d’autres termes, le jeu est séparé du reste du monde ; le jeu constitue, à lui seul, un monde.

L’espace-temps du jeu. Ludique ou social, le jeu est enfermé dans des limites spatiales et temporelles. Tout n’est pas le jeu, tout n’est pas dans le jeu. Au plan temporel, il y a un avant et un après jeu. Au plan spatial, il y a le dedans et le dehors du jeu. Dans ces limites, qui bornent son univers, tout jeu s’approprie le temps et l’espace. En effet, les nécessités du jeu marquent nécessairement de leur empreinte l’espace-temps du jeu ; les règles du jeu engendrent une temporalité et une spatialité propres. Or, le rythme du jeu et sa géographie intérieure vont façonner l’expérience du joueur. Le temps et l’espace du jeu doivent donc être véritablement pensés et aménagés.

Exemples d’espace-temps :

(1) Le jeu « agriculture céréalière » se déroule sur des champs délimités, au rythme des saisons.

(2) Le jeu « élection présidentielle » se joue, en France, tous les cinq ans, dans les médias.

(3) Le jeu « vente de prêt-à-porter » se passe, pour la fabrication des vêtements, dans certains pays et, pour leur commercialisation, dans d’autres ; les saisons et les soldes donnent le tempo du jeu.

L’avant jeu. La période d’avant le jeu précède sa création, c’est-à-dire qu’elle se déroule en amont de la conception du produit ou du service, de la fondation du parti ou de l’entreprise, de l’adoption d’une nouvelle Constitution, d’un changement de régime politique ou d’une réforme fiscale. Elle pose notamment une question : comment faisait-on avant le jeu ? C’est particulièrement vrai pour les joueurs qui ont pris la partie en cours74Tout salarié n’est pas embauché lors de la fondation d’une entreprise.. C’est aussi une question toute simple pour aider à identifier l’ADN d’une entreprise ou le caractère véritablement innovant d’un produit.

L’après jeu. L’après jeu, lui, intervient après la disparition de l’entreprise ou du produit, la liquidation de la société et de son patrimoine, la cessation des activités, l’effondrement d’une civilisation. L’après jeu figure, par exemple, l’héritage historique d’un mouvement, les transformations apportées à la société par une innovation ou les racines latines de la langue française. Il pose une question qui résonne comme le pendant de la question précédente : qu’est-ce que le jeu a changé ? Aura-t-il modifié des pratiques, ajouté à la culture, écarté de meilleures solutions ? Bref, en quoi aura-t-il changé le monde ?

Les temps du jeu. Entre l’avant et l’après, il y a le temps du jeu, sa temporalité propre faite de tâches et de rendez-vous, de périodes et de cycles. Lui imprimant un mouvement, la temporalité du jeu lui confère un certain rythme. Les temps du jeu — temps forts ou temps quotidien — créent la dynamique du jeu et, par conséquent, l’enthousiasme des joueurs. Les religions sont vraiment un exemple à suivre en matière d’appropriation du temps. La survenance des fêtes religieuses, tout comme l’alternance de périodes fastes et ordinaires sont des stimulants pour les joueurs : l’écoulement du temps les porte. Les prières quotidiennes75Voir, par exemple, Pierre REZEAU, « Les prières en français adressées aux saints dans les Livres d’Heures du xive au xve siècle » In : La prière au Moyen Âge : Littérature et civilisation [en ligne]. Aix-en-Provence : Presses universitaires de Provence, 1981., par leur répétition, servent de repères et, du même coup, ancrent la croyance dans le cœur du pratiquant. En affaires ou en politique aussi, les grands messes et petits rituels ne sont pas à négliger pour fédérer une communauté de joueurs.

L’espace de jeu. Symétriquement, l’espace de jeu, l’aménagement des locaux, l’optimisation des trajets jouent leur rôle dans l’expérience de jeu. La spatialité du jeu, c’est-à-dire son organisation spatiale, reste essentielle. L’ergonomie des locaux et la qualité de l’outillage conditionnent évidemment l’efficacité du jeu tout comme la fluidité de ses activités. Mais la symbolique des lieux et des objets n’a rien perdu de leur charme. Regardez quels bâtiments abritent les Apple Store et quels lieux ces magasins sont devenus76Les Apple Store — qui restent des magasins — sont, en apparence du moins, dépourvus des attributs classiques des boutiques (caisses, rayons, vendeurs) et se structurent autour de lieux alternatifs (genius bar, studio, théâtre).. C’est que l’espace de jeu contribue très largement à l’esthétique du jeu. Mais la spatialité du jeu ne se limite pas aux espaces physiques (les lieux, les décors, les trajets). Elle intègre également des espaces mentaux (les réseaux, les médias, les fictions) qui sont le fruit de la symbolique et de la communication77Les valeurs ou les emblèmes (le crocodile Lacoste).. Occuper l’espace, un espace qui soit cohérent avec le jeu, être présent sur tout son territoire sont aussi des besoins impérieux pour tout jeu social qui veut s’imposer comme étant incontournable.

Conclusion : changer la règle du jeu

L’organisation sociale est structurée autour de récits et d’activités pouvant s’analyser en des jeux sociaux, dont la particularité est de mettre en œuvre d’autres motivations que les objectifs affichés et des enjeux beaucoup plus complexes. Ainsi les êtres humains jouent-ils constamment, voire simultanément — bien qu’en toute inconscience — à des jeux sociaux. En ignorant l’existence, ils en ignorent également les règles. Mais ces règles du jeu existent bel et bien et peuvent être dévoilées. C’est évidemment la raison d’être de cette ambition intellectuelle du XXIe siècle : l’écriture de la règle du jeu.

Les jeux sociaux — ces jeux de rôle très sérieux qui sont le tissu des mondes dans lesquels nous vivons — sont nécessaires à l’humanité car ils permettent d’organiser la vie sociale (production et distribution des richesses) et donnent du sens aux destins individuels. Mais des motivations ambiguës, des intérêts divergents ou de simples malentendus peuvent conduire à des effets contre-productifs (erreurs, gaspillages, mal-être). D’où l’intérêt de (ré)évaluer l’utilité et la pertinence des jeux sociaux que vous pratiquez, notamment si vous en êtes en partie responsable (famille, entreprise, équipe de sport, etc.).

Pour les critiquer, commencez par comparer l’objectif théorique du jeu en question et ses résultats concrets. Vous ferez nécessairement apparaître des écarts entre les deux, qui doivent être vus comme des pistes d’amélioration. Ces écarts peuvent en effet être comblés par un peu de créativité. Car c’est bien de cela que le monde actuel crève, de notre manque d’inventivité, d’imagination et de créativité, d’inventivité sociétale, d’imagination intellectuelle et de créativité politique.

Les drames de l’humanité viennent de ce que nous jouons des jeux de dupes. Nous vivons dans un monde de « on dirait »78Voir, ci-dessus, note 2. qui guident nos pas et commandent nos actions. Or l’humanité ne pourra s’affranchir d’elle-même, de ses erreurs et de son agressivité que lorsqu’elle aura pris conscience que les jeux auxquels elle joue inconsciemment à longueur de temps sont contraires à ses intérêts. Je rêve du jour où partout, en tous lieux et à tous les niveaux, nous prendrons collectivement la responsabilité de (ré)évaluer les jeux sociaux. Je rêve de ce jour, peut-être pas si lointain, où nous déciderons de (ré)écrire la règle du jeu.

« Quand rien ne va plus, il faut tout changer. C’est une loi de la nature. »79Claude CHABROL, interview « La leçon de cinéma de Claude Chabrol : 3 séquences commentées », à propos du film Rien ne va plus, 1997, bonus du DVD, MK2.

La méthode d’écriture de la règle des jeux sociaux figure dans le petit livre rouge du cabinet Notices. Cliquez sur l’image pour le consulter et le télécharger.

Sources

Illustrations