Politique

Une société de Playmobil

Présenté au monde le

Le pays des Playmobil. Aux confins de l’Asie, entre la Chine, la Russie et la Corée du Sud, existe un monde à part, une enclave bordée du Golfe de Corée, de la mer Jaune et de celle du Japon. De loin, cette société de 25 millions d’âmes paraît être un jeu de Playmobil qu’une volonté extérieure règle à son gré (2). Dans une scénographie singulière, les décors dotent ce pays d’une esthétique décalée (3) : tantôt monumentale et kitch, tantôt pittoresque et décharnée. De petits personnages (4) assujettis à une loi qui ignore la liberté (5) s’épuisent en activités utilitaires, parfois vaines (6). Par leur caractère caricatural, les règles de ce jeu morbide (7) lèvent le voile sur certaines des ficelles qui font mouvoir les Hommes, là-bas et ailleurs.

« Présentée comme une « tyrannie aveugle et sanguinaire », [la contrée des Playmobil] poursuit sa route singulière et ne fait rien pour démentir cette réputation. Au contraire, elle joue de cette ambiguïté, provoque le monde extérieur tout en confortant son opinion publique. »1Juliette MORILLOT, Dorian MALOVIC, La Corée du Nord en 100 questions, Éd. Tallandier, Introduction, 2016.

Introduction : un monde

Un bocal2Voir, pour saisir la notion, la Notice Comment sortir de son bocal.. C’est un vase clos. Un univers opaque. Le monde hermétique d’un pays qui a choisi de s’isoler3On pense qu’il y a quelques milliers de visiteurs par an, parfois un peu plus., ostracisé depuis par une communauté internationale sermonneuse, craintive et ambiguë4« Plus encore en province, on voit les dures conditions de vie d’un peuple, première victime de l’ostracisme politique dont le régime est l’objet de la part de la communauté internationale, qui devrait, au contraire, soutenir les réformes afin de faciliter les évolutions ­ y compris en matière de droits de l’homme. » (Philippe PONS, « Corée du Nord : idéologie et nature », Le monde.fr, 17 octobre 2005.). On y naît, on y survit et on y meurt, sans jamais avoir su ce qu’il se passait au dehors. Un peuple de Playmobil vit dans une réalité parallèle, sous la coupe d’un Grand Chef « illuminé, omniscient et infaillible ». Dans cet État totalitaire, on ignore le rock, le jean et les séries étrangères. On tourne en rond « dans un sas spatio-temporel »5Julian KENT [Pseudonyme de Jean-Luc COATALEM], « Corée du Nord : voyage dans le pays le plus fermé du monde », Magazine GEO n° 390, août 2011. qui fait office d’horizon.

« Traités en dieux, les deux premiers [Grands Chefs playmobil] sont représentés partout dans le pays sur des mosaïques aux grands carrefours — devant lesquelles les véhicules doivent ralentir —, sur des fresques gigantesques ou des portraits dans les wagons du métro. Les officiels portent aussi tous un pin’s à l’effigie des deux premiers dictateurs. « Lorsque vous prenez des photos des statues, vous devez toujours cadrer la totalité des leaders », martèle l’une des guides. Et si vous achetez un journal coréen reproduisant une image de l’un des trois dirigeants, il est strictement interdit de le plier ou de le jeter : c’est une offense gravissime. »6Yann ROUSSEAU, « Je suis allé skier au « Courchevel » nord-coréen », Les échos week-end, 7 avril 2017.

Un système. La dictature a été bâtie avec méthode7« République populaire démocratique de Corée », Encyclopédie Larousse, Histoire, §2.1.. C’est un totalitarisme exemplaire, tourné entièrement vers la poursuite de la révolution et la réalisation d’un grand dessein. Rien ne manque8LAROUSSE, Encyclopédie en ligne, Totalitarisme. :

  • un chef, guide ou dirigeant suprême (dont la personnalité fait l’objet d’un culte9Le Grand Chef est la seule idole. Croire en Dieu est interdit.),
  • une idéologie d’État, systématisée et formalisée (un droit pléthorique et envahissant, le monopole de l’information10« Le totalitarisme implique le monopole étatique non seulement de la contrainte, mais aussi de l’information. » (LAROUSSE, Encyclopédie en ligne, Totalitarisme, §2.)),
  • l’absence d’opposition politique (un parti unique qui est l’appareil et le relais du pouvoir),
  • la participation (obligatoire) de tous les citoyens à la matrice collective,
  • la gestion de la vie privée par l’État (encadrement de l’éducation et du travail, embrigadement de la jeunesse, police des mœurs),
  • la planification et la collectivisation de l’économie (assignation à un métier ou à des tâches, définition d’objectifs de production),
  • un État policier, militarisé, répressif et brutal (système pénal sans garanties pour le justiciable).

TOTALITARISME
(Nom masculin)
1. (Étymologiquement) Système tendant à la totalité, à l’unité.
2. « Système politique dans lequel l’État, au nom d’une idéologie, exerce une mainmise sur la totalité des activités individuelles »11LAROUSSE, Dictionnaire en ligne, Totalitarisme..

1. Un jeu social

Une fiction12Voir la Notice sur les jeux sociaux. En l’occurrence, le côté ludique est très relatif…. Ce monde est, d’abord, la conséquence d’une histoire particulière : colonisation japonaise, partition de la Corée puis guerre de Corée. Il est également le résultat d’une doctrine et d’un endoctrinement. La propagande — qui n’est jamais que l’autre nom de la communication — infuse, diffuse et distille une idéologie propre : le Juche ou Chuche (prononcez djoutché, c’est plus chic). Ce marxisme-léninisme à la sauce coréenne, fortement teinté de nationalisme, prône l’autosuffisance et l’isolationnisme : « Ne compter que sur ses propres forces » et construire un pays socialiste « indépendant sur le plan militaire et autonome sur le plan économique » avec, en ligne de mire, la réunification avec la Corée du Sud13« République populaire démocratique de Corée », Encyclopédie Larousse, consultée le 9 mai 2018.. Depuis, la politique de Songun a mis l’accent sur le versant militaire et belliqueux du projet.

« L’idéologie détermine le système en ce que tout totalitarisme est d’une certaine manière théologique. Il affirme un mythe fondateur, définit un monde imaginaire : c’est au service de sa mise en acte que l’État contraint tous les individus, toutes les forces sociales. La perspective du Grand Soir, c’est-à-dire de l’avènement du communisme – toujours remis à plus tard – justifie ainsi, en URSS et dans les démocraties populaires, non seulement la dictature du prolétariat, mais la confiscation de cette dernière par l’appareil central du parti. »14LAROUSSE, Encyclopédie en ligne, Totalitarisme, §1.3.

Une tragi-comédie15Voir la Notice sur la Comédie sociale.. Comme dans toutes les sociétés, les joueurs incarnent des personnages en jouant des rôles. Mais, ici, tout cela est conscientisé, mis en scène et assumé. Cette société est évidemment fondée sur la peur, une peur incessante et sans répit, « la peur de l’autre, [de] tous les autres. Et surtout [la peur], de voir se défaire à la lumière de la vérité cet empire paranoïaque. »16Julian KENT [Pseudonyme de Jean-Luc COATALEM], « Corée du Nord : voyage dans le pays le plus fermé du monde« , Magazine GEO n° 390, août 2011. Les Playmobil savent que s’ils font un pas de côté, disent un mot de travers, ne s’inclinent pas assez, la sanction tombera. L’oppression constitue la toile de fond des existences individuelles, dès l’enfance. Si l’idéologie est plutôt une histoire pour adultes, cette patrie socialiste, la dernière dictature stalinienne au monde, ne craint pas de donner à téter les vertus du Juche à ses nouveaux-nés17« Le dressage et la militarisation du peuple commence dès le plus jeune âge. » (Voyage en Corée du Nord — entre défilé militaire et parc d’attraction, film documentaire, réal. Carmen BUTTA, Allemagne, 2014).. Après tout, ailleurs aussi, on fait intérioriser aux mioches les règles de la société — la consommation, la compétition, le sexisme, le racisme — par des jeux « innocents ».

« Biberonnée dès le jardin d’enfants, ingurgitée à l’école, serinée dans les coopératives et à la caserne (dix ans de service militaire), martelée sur les mosaïques et les affiches (aucune autre image possible), la propagande avait fait plier ce peuple sorti d’une boîte grand format de Lego. Au point de plonger [le pays des Playmobil] dans une fiction vraie. Fiction dont les héritiers continuent, aujourd’hui, à rédiger les chapitres. À leur profit, leur gloire. Vive à jamais le [Grand Chef playmobil] ! »18Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 94.

2. Les décors

Un territoire. Sur un terrain vague, on a monté un genre de parc d’attractions de l’horreur, modèle géant. C’est pourtant un pays riche d’une histoire millénaire, de paysages magnifiques et de trésors archéologiques. Contrasté, le terrain de jeu se déploie sur une superficie égale au cinquième de la France. C’est un pays de montagnes et de plateaux, traversé par plusieurs fleuves19Les principaux sont le Yalou (ou Amnok) et le Tumen., cerclé de 2500 km de côtes et de plus de 1600 km de frontières. Le climat continental produit des hivers froids et des étés chauds et humides. L’influence de la mousson se fait sentir. Des vents sibériens giflent les hivers, des pluies diluviennes noient les étés. Les Playmobil partagent leur territoire avec des ours, des tigres, des cerfs, mais également des zibelines (petits mammifères), des hérons et des pic-verts noirs à ventre blanc.

« Là où il n’y a pas de tigre, c’est le lapin le professeur. » (proverbe playmobil)

Une capitale. Hors des espaces naturels, les personnages ont aménagé des villes. La plus éclatante d’entre-elles — la capitale Playmobil-City — s’enorgueillit de posséder le plus grand stade du monde20Le stade du Premier-Mai peut accueillir 150 000 spectateurs. En comparaison, le Stade de France n’en contient que 80 000.. Pour l’occidental, le décor apparaît d’emblée dépaysant. Des palais pharaoniques côtoient de larges avenues quasi-désertes. Peu de boutiques, pas de terrasses de café ni de kiosques à journaux mais, à travers tout le pays, des milliers de statues, de tableaux et de portraits du Grand Chef et de sa dynastie (les « trois Ubu »21Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 172.). Il y en a partout : dans les maisons, dans les écoles, dans les usines. Il faut que ces pères protecteurs puissent constamment poser un regard bienveillant sur leurs ouailles.

« Ce que tu dis le jour est entendu par les oiseaux, et ce que tu dis la nuit est entendu par les souris. Même les mots peuvent parcourir mille miles. » (proverbe playmobil22Équivalent du proverbe français : les murs ont des oreilles.)

Une culture. Les Playmobil sont attachants. C’est un peuple d’Asie, avec sa culture, sa mentalité, sa vertu. Cette réalité première demeure toujours. Si on a volé leur histoire aux Playmobils, on ne leur a pas pris leur identité : « on entrevoit un peuple chaleureux, digne dans l’adversité et animé, comme tous les Coréens, d’une fierté nationale exacerbée, ici mobilisée sans relâche par le régime. »23Philippe PONS, « Corée du Nord : idéologie et nature », Le monde.fr, 17 octobre 2005. Une noblesse d’âme instrumentalisée, mise au service d’une folle chimère… Aussi omniprésente soit-elle, l’idéologie du Juche ne fait jamais que se superposer à une culture pré-existente, faite d’une langue, de valeurs et de traditions, d’us et de coutumes, de gestes et de proverbes.

« L’endroit le plus sombre est juste sous la bougie. » (proverbe playmobil)

3. Les Playmobil

Les coiffures. C’est évidemment à leur coiffure que les Playmobil sont reconnaissables. Voyez cette « centaine d’officiers, chacun avec casquette sur les genoux, nuque rase et tête droite, parfois un bol carré de cheveux courts sur le dessus »24Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 127.. Dans cette société où la propreté corporelle règne, on évite les coupes fantaisistes25Des rumeurs de coupes de cheveux homologuées par le régime circulent même.. On aime la netteté ; c’est la norme sociale. Les hommes ont nécessairement les cheveux courts, mais ceux qui sont dégarnis peuvent avoir un peu plus de longueur à l’arrière. Les femmes ont des coupes soignées, longues ou courtes, semble-t-il en fonction de leur statut marital26Les coupes courtes seraient encouragées pour les femmes mariées, les coupes longues pour les célibataires.. On ne s’autorise guère à arborer des cheveux blancs, on préfère les teindre en noir.

« La perfection est un chemin, non une fin. » (proverbe playmobil)

Les costumes. Cette même sobriété est palpable dans le choix des costumes27Évidemment, pas de t-shirt imprimé, ni de logo de marque… Tout ce qui rappelle l’Occident capitaliste doit soigneusement être évité.. Les couleurs et les coupes sont traditionnellement classiques, les vêtements propres et ordonnés. Vert kaki ou bleu foncé, l’uniforme en vinalon — une fibre synthétique unique au monde faite de calcaire et d’anthracite — ajoute à la rigidité de la posture. Le port d’un badge à l’effigie des Grands Chefs vient élégamment souligner la fidélité au régime. Telle écolière playmobil « porte le foulard rouge des pionniers sur son uniforme bleu foncé, décoré d’un pin’s sur la poitrine à la gloire du parti du Travail. Une jupe plissée jusqu’au genou dévoile des jambes frêles. »28Sébastien FALLETTI, « La révolution vestimentaire des femmes en Corée du Nord », Le figaro Madame, 30 juillet 2017. L’usage du pantalon est limité pour les femmes29Il est par exemple interdit le 1er avril, qui correspond à un jour commémoratif., qui sont encore nombreuses à porter le costume traditionnel. Les jupes ne doivent pas être trop courtes, les décolletés pas trop plongeants.

« Ne dégaine pas une épée pour tuer un moustique. » (proverbe playmobil)

Pourtant, une légère brise de modernité semble souffler sur ce « grand manège désenchanté »30Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 63.. C’est que le vêtement tient une place prépondérante dans le quotidien playmobil. La mode vestimentaire exprime, d’abord, le statut social du personnage. Vêtements et accessoires permettent ainsi d’afficher la caste dont on est issu, de se différencier du Playmobil rustique, d’autant plus que seuls les privilégiés ont accès à des magasins haut de gamme et au marché noir provenant de Chine ou de Corée du Sud31Valentino dit « le Carrossier », « La mode en Corée du Nord », Comme un camion.com, 18 août 2015.. Plus surprenant, le vêtement est un (discret) « moyen de contestation »32Valentino dit « le Carrossier », « La mode en Corée du Nord », Comme un camion.com, 18 août 2015., d’une contestation essentiellement féminine.

« Dans la bulle de [Playmobil-City], les femmes bousculent les codes, quand les hommes s’accrochent à ceux du pouvoir. La blouse sombre au col Mao, taillée sur mesure, reste l’uniforme de prédilection de l’employé modèle. »33Sébastien FALLETTI, « La révolution vestimentaire des femmes en Corée du Nord », Le figaro Madame, 30 juillet 2017.

Les mouvements34Le lecteur me pardonnera les larges citations du roman de Jean-Luc COATALEM. C’est que l’idée de cette Notice m’est venue à sa lecture.. La retenue asiatique, l’omniprésence militaire et la psychose autocratique impriment leur marque jusque dans les mouvements et déplacements des Playmobil, toujours sur le fil, entre discrétion et fierté. L’oppression permanente et l’encadrement de toute l’existence donnent une allure martiale aux gestes et à la démarche35« En amicales ou en délégations, les citoyens progressent par rangs de quatre. » (Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 162.). L’observateur croit y voir une « pantomime […] actionnée par des câbles, servie par des automates grinçants »36Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 141., un ballet discipliné, un « jeu de société où l’essentiel serait invisible. Et le reste feint. »37Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 63.) Tout y est : les « organisateurs-machinistes, ceux qui détiennent les fils de ce théâtre de marionnettes… »38Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 64. et les personnages, de « parfaites petites mécaniques répétant leur comédie »39Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 64., des Playmobil « au regard flou […] qui, défilant […] comme des figurants, feignent de parler « comme si de rien n’était », alors qu’ils semblent rabâcher un texte appris ».40Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 63. Ailleurs, un soldat « se met par réflexe au garde à vous pour s’épargner des ennuis, son pistolet-mitrailleur luisant sur le ventre, avec ses yeux plissés de figurine en plastique… »41Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 125. Un « sentiment d’irréalité »42Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 158. finit par se dégager de « tout ce bazar totalitaire »43Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 64. : impossible « d’échapper au tapis roulant généralisé (ici, de jour, personne ne court, ne parle plus fort, personne ne roule vite ni ne sort jamais du rail des trottoirs et des avenues)… »44Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 158.

« … ces voies lunaires, sans beaucoup de voitures, avec leurs fliquettes aux croisements où chaque feu est éteint, et leurs passages à piétons sans piétons, cet espace nu et large, bétonné et vide, ponctué de lampadaires comme autant de grands gibets de fer — [Playmobil]-City en dehors du temps commun des hommes et, paradoxalement, pressée, minutée, essorée, éteinte. Et [les visiteurs] dedans comme dans un mauvais film. Personnages sans vrai scénario. »45Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 183-184.

순환하라, 볼 것이 없다!
(Traduction littérale : « Circulez, y a rien à voir ! »)

4. Les rôles des personnages

Hiérarchie sociale. Le monde des Playmobil est très hiérarchisé. Il se compose de trois grandes classes46Certains chercheurs disent cinq classes : les « spéciaux », le « noyau », les « basiques », les « complexes » et les « hostiles »., divisées en 51 sous-catégories politico-sociales47« République populaire démocratique de Corée », Histoire, §2.3, Encyclopédie Larousse, consultée le 9 mai 2018.. S’inspirant du système soviétique de la Nomenklatura, mais prenant racine dans l’histoire playmobil48Nicolas LEVI, « La stratification de la société nord-coréenne », Leadership and economy of North Korea — Research and Analysis on North Korea (blog), 14 avril 2015, le Songbun est un système héréditaire de castes mis en place dans les années 1970, et qui range les personnages dans des cases, en fonction de leur rang social, de leur faits d’armes49Pendant la guerre de Corée et l’occupation japonaise. et de leur fidélité au régime. Il détermine, notamment, le lieu de résidence, le métier exercé et l’accès aux études. Les mouvements — ascension sociale et déclassement — restent peu fréquents mais ne sont pas impossibles. La corruption généralisée50INSTITUT D’HISTOIRE SOCIALE, « Les castes communistes en Corée du Nord », Est et ouest.fr, 11 mars 2015. permet à certains Playmobil téméraires de gagner quelques points51Téméraires car des contrôles existent et peuvent venir sanctionner le corrupteur comme le corrompu, ainsi que leur famille évidemment..

« Fie-toi à tes yeux plus qu’à tes oreilles. » (proverbe playmobil)

Le Grand Chef playmobil. À la tête du pays, il y a donc le Grand Chef playmobil. Aimant jouer avec des missiles, des bombes et des satellites, il se passionne également pour les essais nucléaires et les attaques sous-marines. On dit qu’il aime passer des après-midis à faire des tours de voiture sur son circuit automobile ou à s’exercer au stand de tir. Au fond, c’est un grand enfant. Ce guide spirituel n’hésite jamais à aller à la rencontre de son peuple, inaugurant des bâtiments, visitant les usines, inspectant ses troupes. Troisième de la dynastie playmobil, l’actuel Grand Chef a bien sûr bénéficié de la dynamique lancée par son père et son grand-père. Ce dernier, « véritable despote au sens classique du terme », avait édifié un gigantesque palais de 240 000 m2 pour célébrer sa gloire et sa pensée ; il avait organisé le « culte effarant » dont il est toujours l’objet, et l’avait étendu à toute sa famille, dont il forgea une « biographie d’autant plus exemplaire qu’elle est imaginaire. »52« République populaire démocratique de Corée », Encyclopédie Larousse, Histoire, §2.1. Il en découle que le Grand Chef a toujours raison et que, par conséquent, les Playmobil qui contredisent le Grand chef sont conduits dans des camps de travail et sont réduits à l’esclavage. C’est que le Grand Chef est le précieux gardien de ces deux biens communs à tous les Playmobil que sont le Juché et le Songun. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi.

« Quand les baleines chahutent, les crevettes trinquent. » (proverbe playmobil)

Le gratin (les loyaux). La première classe sociale est celle des « masses du noyau central », formées des Playmobil qui, depuis plusieurs générations, se montrent infailliblement loyaux à la dynastie des Grands Chefs. Ce système héréditaire qu’est le Songun raisonne, en effet, par familles et par lignées. Le mérite individuel n’est rien en comparaison de la pureté du sang qui coule dans les veines. Ces héros du peuple et leurs familles, auxquels il faut ajouter les « nombreuses pupilles de la nation, élevés dans des écoles spéciales » sont les privilégiés. À ce titre, ils jouissent du droit de vivre à Playmobil-City et « sont en relation avec le cercle des dirigeants qui, logés dans une dizaine de lotissements luxueux et protégés, joints entre eux par 40 km de souterrains, peuvent se rendre visite à l’insu de tous. [Ce] sont les seuls à avoir droit à une information véritable, le reste de la population devant se contenter de ce que lui fait croire la propagande »53« République populaire démocratique de Corée », Encyclopédie Larousse, Histoire, §2.3.. Des pèlerinages leur sont parfois offerts en récompense : des délégations endeuillées visitent respectueusement le premier Grand Chef, embaumé, reposant dans son palais devenu mausolée.

« Entrent dans cette catégorie les rares [Playmobil] ayant pu s’entretenir au moins vingt minutes avec le leader et prendre une photo à ses côtés. Ce qui explique la présence parfois de milliers de personnes sur les photos officielles publiées dans le Rodong Sinmun, l’organe du Parti : le songbun de tous ces gens s’améliore d’un coup. »54INSTITUT D’HISTOIRE SOCIALE, « Les castes communistes en Corée du Nord », Est et ouest.fr, 11 mars 2015.

La masse (les neutres). La classe intermédiaire est celle de la « masse extérieure au noyau ». Ce sont les Playmobil neutres, qui n’ont pas véritablement d’engagement politique mais qui semblent appuyer le régime55« République populaire démocratique de Corée », Encyclopédie Larousse, Histoire, §2.3.. Vivant dans des villes plus petites, ce sont les paysans, les ouvriers, certains intellectuels56Les artistes et chercheurs appartiennent pluôt à la première classe. (Nicolas LEVI, « La stratification de la société nord-coréenne », Leadership and economy of North Korea — Research and Analysis on North Korea (blog), 14 avril 2015), « mais également des personnes liées à l’enseignement confucéen »57Nicolas LEVI, « La stratification de la société nord-coréenne », Leadership and economy of North Korea — Research and Analysis on North Korea (blog), 14 avril 2015. L’idéologie politique prenant toute la place, les religions sont considérées comme suspectes et, par conséquent, incompatibles avec le régime. Les chrétiens sont globalement persécutés et quelques bouddhistes seulement sont tolérés.

« Le gâteau de riz d’un autre est toujours plus grand. » (proverbe playmobil58Équivalent du proverbe français : l’herbe est toujours plus verte ailleurs.)

Le rebut (les hostiles). En conséquence, on trouve dans la dernière catégorie — les masses mélangées — l’essentiel des religieux. De fait, cette dernière classe rassemble tous les mauvais joueurs, ceux envers lesquels le régime est méfiant : des propriétaires terriens, des collabos ou descendants de collabos (avec l’occupant japonais ou les sud-coréens), ceux dont un membre de la famille a fui à l’étranger59Nicolas LEVI, « La stratification de la société nord-coréenne », Leadership and economy of North Korea — Research and Analysis on North Korea (blog), 14 avril 2015 ou simplement ceux « qui ne se sont pas méfiés des espions politiques et des mouchards omniprésents. »60« République populaire démocratique de Corée », Encyclopédie Larousse, Histoire, §2.3. Tous ces Playmobil sont tenus loin des grandes villes et des régions côtières, quasiment assignés à résidence, nécessitant un laissez-passer pour quitter leur région. Ils n’ont pas le droit d’aller à l’université ni de conduire une voiture. D’ailleurs, seuls les militaires et les cadres du parti le peuvent. On fait partie des hostiles de génération en génération, et l’on voit des lignées condamnées aux camps avec leur descendance…

5. Les activités du jeu

La vie quotidienne. L’existence n’est pas exactement festive au pays des Playmobil. À la campagne, le spectacle est désolant : « des grumeaux de gens qui marchent, des camions hoquetant leur nuage de charbon, des jeeps avec des militaires, des colonnes de types courbés, tenant des pelles, des râteaux, des sacs en toile de jute, des baluchons d’herbes, […] adressant parfois des signes [à l’observateur] puis se ravisant, tous très jeunes, la plupart du temps hébétés, somnambuliques, cassés, comme des pestiférés du Moyen Âge démoniaque. »61Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 125. Le revers de l’idéologie totalisante est bien là : la pauvreté, la famine, la misère.

« Un étau de fer étrangle ce pays reclus où, sous un régime parmi les plus répressifs du monde, derrière des frontières verrouillées, hérissées de miradors, la majorité de la population survit dans une prison à ciel ouvert. »62Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 10.

Dans ce pays sinistré, beaucoup de Playmobil souffrent de la faim ; certains dépendent de l’aide humanitaire. Le système de santé est défaillant, l’éducation réduite à la psychose collective. Il n’y a pas l’eau courante ni l’électricité, sauf dans les villes où les coupures — d’eau et de courant — sont fréquentes. On manque de tout, y compris de pétrole : des voitures ou camions roulent au charbon. Mais la pénurie de carburant limite les embouteillages et — luxe inouï — même dans la capitale, on peut traverser à l’oreille, sans regarder. Le dépaysement ne s’arrête pas là. Depuis 1997, le calendrier du Juche commence en 1912. 2018 est donc, en réalité, l’année 107. Enfin, les Playmobil payent en won ; mais ils acceptent les Euros et les Dollars.

Le travail. Plus encore que dans les pays voisins, on est parvenu à subordonner les désirs individuels aux impératifs de la communauté. Les aspirations personnelles sont cadenassées, les initiatives muselées. Tout a déjà été prévu. Il n’y a plus a réfléchir. L’orientation professionnelle est laissée à l’appréciation du gouvernement en fonction des besoins du pays. En contrepartie, il y a peu de chômeurs : l’État trouve toujours quelque chose à faire aux Playmobil. Toute l’économie est collectivisée, encadrée, quadrillée. À l’usine ou au champ, des hauts-parleurs crachent des chants patriotiques ou prêchent la bonne parole.

« L’État totalitaire dispose de tous les moyens dans tous les domaines. »63LAROUSSE, Encyclopédie en ligne, Totalitarisme, §3.

Les brigades de motivation font d’ailleurs des miracles. Des paysannes se disent ravies de « remplir le pot de riz du pays ». Mais la Terre n’en peut plus. Ces travaux agricoles d’un autre âge — peu de mécanisation, fertilisation avec des excréments humains — produisent des clopinettes. Dans les écoles, chaque matin, les élèves récitent un serment de fidélité au Grand Chef playmobil. Après s’être inclinés devant son portrait, ils apprennent leurs leçons : la nécessité du dévouement à l’État, l’utopie du pays playmobil, le dogme de l’autosuffisance, la culture militaire, le rôle des ennemis japonais et américains, l’aspiration de la Corée du Sud à la réunification, etc.

Les loisirs. Comment s’amuse-t-on dans cette société ? Six journées de travail — et une de bénévolat pour la révolution — laissent peu de temps libre à la plupart des Playmobil. Mais il y a, comme partout, des jeux, des fêtes, des chants et des danses. Au quotidien, on ne flâne pas, les déplacements sont surveillés. Il n’existe qu’une chaîne de télévision, diffusant quelques heures de programme par jour. Des chants patriotiques et apparitions du Grand Chef tournent en boucle sur les écrans, intérieurs comme extérieurs. Les jeux de casino sont prohibés, sauf pour les touristes. Des fêtes populaires, des chants et danses rituels — auxquels il est fortement conseillé de participer — entretiennent la ferveur des Playmobil et la croyance dans la révolution.

« La danse, les chants et les fêtes servent de soupape et de ciment social. »64Voyage en Corée du Nord — entre défilé militaire et parc d’attraction, film documentaire, réal. Carmen BUTTA, Allemagne, 2014.

Dans les villes, de nombreux parcs d’attraction, aquariums ou patinoires ont été construits pour que les Playmobil s’amusent après leur dur labeur. On a reconstitué dans des studios de cinéma — un cinéma de propagande naturellement — plusieurs villes du monde. Les réalisateurs n’ont pas besoin de sortir du territoire. D’ailleurs, il est généralement interdit de quitter le pays playmobil, de téléphoner à l’étranger ou de surfer sur internet. Dans ce « paradis rouge », de plus en plus de Playmobil disposent pourtant d’un smartphone et se rendent sur un intranet contrôlé, dont l’interface imite l’internet mondial.

6. Les règles du jeu

Les interdictions. Les règles du jeu sont intériorisées dès le plus jeune âge et sont rappelées à chaque instant, si bien que nul Playmobil ne peut décemment ignorer la loi. À lire ce qui précède, le lecteur aura compris que l’interdiction est la règle. Ce pays ne s’embarrasse guère de libertés superfétatoires. Toute la société est organisée de façon militaire, y compris l’agriculture collectivisée ou l’industrie d’État. Ont seuls le droit de conduire une voiture — sans la posséder — les Playmobil masculins qui font partie du gouvernement. Certaines Playmobil sont cependant agents de circulation, sans conduire pour autant…

Les journalistes sont interdits de séjour, les (rares) visiteurs encadrés par des guides officiels tout au long du voyage. Seules certaines villes accueillent les touristes. Il semble que le 8 juillet (date anniversaire de la mort du premier Grand Chef), il faille éviter de boire de l’alcool, de rire, de sourire, de parler fort ou de danser, ce qui laisse tout de même 364 autres jours pour la gaudriole. Peindre des nus est prohibé. Lire la Bible, manifester une opinion dissidente ou regarder du porno sont interdits. Jusqu’à récemment, le coca-cola — ce symbole du capitalisme américain — était proscrit. Curieusement, le cannabis est autorisé.

« … nous roulons sur des rails invisibles, guidés par des murs transparents, menottes à nos hôtes-geôliers. Même civile, notre estafette est un fourgon policier qui nous transfère de cellule-hôtel en resort de détention. »65Jean-Luc COATALEM, Nouilles froides à Pyongyang, Le livre de Poche, 2014, p. 146.

La peur. Pour faire respecter ces innombrables interdictions, le Grand Chef a mis le paquet. Il consacre un quart du PIB à entretenir une armée obsolète. D’innombrables points de contrôle militaire jalonnent le territoire. Où qu’on aille, il faut montrer patte blanche. Mais le plus efficace reste la participation active de la population à cette justice omnisciente : la dénonciation est la règle, dès l’enfance. C’est évidemment la terreur qui fait tenir le système. La majorité des Playmobil vit dans un effroi constant. Il faut rentrer dans le moule ou la sanction tombe66Torture, esclavage, travail forcé, mauvais traitements, exécution..

La menace des camps — de travail ou de rééducation — fait partie du jeu. On dira que telle famille est partie dans les montagnes… Et comme cette frayeur est inculquée dès le plus jeune âge, relativement peu de Playmobil se rebellent. Le système — un système glaçant, fondé sur la peur (de la dénonciation, de la déportation, de la mort) — est ancré. Les Playmobil savent-ils qu’on leur ment ? Sans doute. Ils voient bien ce qu’ils vivent. La propagande martèle que le pays est le meilleur du monde. Mais comment penser qu’on vit dans un beau pays quand on crève de faim ?

Conclusion : la morale de l’histoire

Le pays des Playmobil est décidémment déroutant. Fréquemment réduite à une caricature, cette société — certes anachronique et absurde — n’en demeure pas moins solide et complexe. Ce régime déconcertant, dont tout le monde avait prédit la chute, se révèle plus coriace que prévu. Entre défilé militaire et parc d’attractions67Voyage en Corée du Nord — entre défilé militaire et parc d’attraction, film documentaire, réal. Carmen BUTTA, Allemagne, 2014., la société des Playmobil défie l’histoire.

Au-delà, ce que donne à voir cette fable, c’est un modèle de société. Grandeur nature. Chaque société existe pour assurer la survie du groupe en produisant et en distribuant les richesses nécessaires. Comme la nôtre, la société des Playmobil ne fait pas exception. Elle s’adapte aux caractéristiques géographiques et climatiques de son territoire et paramètre tout le reste. Ce reste, c’est la culture.

Comparer ce pays et le nôtre montre toute l’importance de la culture dans la société, de cette culture qui est le terreau des jeux sociaux. Or la tâche à laquelle je me suis astreinte — l’écriture et la réécriture de la règle du jeu — suppose de prendre conscience que le monde, le monde entier, y compris le nôtre, est fait de jeux sociaux, avec leur fiction, leurs règles et leurs conditionnements.

Toutes les sociétés sont des farces. Nous sommes tous les pions d’une histoire que nous créons collectivement. Mais, au pays des Playmobil, il n’y a qu’un seul jeu, national et obligatoire. Tout le monde doit jouer le même jeu. Et on n’a pas le droit de ne plus jouer. En Occident, au contraire, il existe une multitude de jeux, auxquels on est libre de jouer ou de ne pas jouer — même s’il y a des règles à respecter, qui sont loin d’être amusantes.

À quoi rêvent les Playmobil ? Difficile à dire. Sans doute à une vie moins dure, à plus de liberté, d’insouciance et de fantaisie. Évidemment, l’occidental s’interrogera sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et sur celui des Playmobil à s’auto-déterminer. Le droit international semble bien loin là-bas…

Cet aperçu de la société des Playmobil pose bien d’autres questions. Ça fait quoi d’être mal ou peu informé ? Ça fait quoi de grandir et de se construire dans la propagande, sans images, sans livres, sans musiques autres que ceux autorisés ? Et nous qui avons accès à tant d’informations et de libertés, qu’en faisons-nous ?

Les Playmobil ne sont pas des figurines. Ce sont des êtres humains qui, dans l’extrême dureté des conditions de leur vie, font preuve d’une grande, d’une immense dignité. La communauté internationale tolère pourtant qu’au quotidien, les Coréens du Nord soient moins des joueurs que des jouets, les jouets de la folie d’un seul homme…

À un journaliste étranger, ce dernier aurait confié avoir du mal à dormir et faire fréquemment des cauchemars. Peut-être qu’en ses rêves troublés, il ne parvient jamais tout à fait à oublier ce proverbe playmobil :

« Aucune fleur ne fleurit dix jours,
aucun pouvoir ne dure dix ans. »

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